Ciao Pantin

Des pics à glace fusaient dans l’air et transperçaient chaque couche de leurs vêtements. Leurs joues écarlates, brûlantes du contraste entre le froid et la chaleur des larmes semblaient en proie à un incendie dévastateur. A l’intérieur de leurs carcasses malmenées le feu faisait rage.
Ils avançaient penchés, bras croisés sur leur poitrine, luttant contre le vent. Le père, le mari, et la fille en pôle position, comme des oiseaux en partance vers des cieux plus cléments. Sauf que là où ils allaient, rien ne serait plus clément.

Elle ne sentait plus ses pieds au fond de ses bottines. Elle avait l’impression de traverser un champ de coton qui lui avalait la moitié des jambes. Mais elle avançait, la tête pleine de sentiments contradictoires.
Pantin n’avait pas changé. Ou plutôt si. Pantin n’avait eu de cesse de changer, encore et toujours, à la manière d’un labyrinthe possédé qui se joue de ses promeneurs en modifiant ses allées. Ce qui n’avait pas changé en revanche, c’était la tristesse ambiante. La mélancolie des lieux. Le neuf cohabitait avec le vieux, créant une tension palpable, une injustice latente, un gouffre entre deux générations qui ne se sont jamais écoutées, encore moins aimées. A l’image de son arbre généalogique.

Ils dépassèrent la Cité des Auteurs, là où le cœur de la famille avait battu si longtemps avant de tomber en pièces. Ils détournèrent le regard presque en même temps, dans un geste comique d’évitement. Là, derrière cette fenêtre aux volets baissés nous nous sommes empiffrés, week-end après week-end, tâchant de faire honneur à la cuisine bien trop généreuse de ma grand-mère, pensa la fille, un sourire pincé aux lèvres. Je me cachais sous la table de la cuisine pour lui réclamer des bonbons qu’elle me donnait dans le secret le plus total.
Là, au deuxième étage de ce bâtiment fraîchement rénové, ma femme et moi leur avons annoncé notre intention de divorcer en nous efforçant d’ignorer leurs larmes, se remémora le père les yeux humides. D’un coup de pied sans retenue, il éparpilla un tas de feuilles mortes qui encombrait la moitié du passage, puis épousseta son pantalon, quelque peu terni par la poussière qui s’en libéra. C’est qu’on ne pouvait décemment pas se pointer à l’enterrement du patriarche habillé comme l’as de pique.
Non. On ne pouvait pas.

Elle avait renoncé à se maquiller, sachant pertinemment que rien ne résisterait aux larmes qui allaient suivre. Pas même sa colère. Surtout pas sa contenance.
Elle aurait voulu épargner ça à son mari. L’enterrement, les adieux gênants, les retrouvailles glaciales de la famille en guerre, l’Eglise de Pantin faisant office de champ de bataille où de simples regards pouvaient se transformer en armes létales.
Mais il avait insisté. Il voulait être présent, d’abord pour lui, pour dire au revoir au grand-père de sa femme, cet homme un peu bourru qui faisait toujours preuve de gentillesse à son égard, même quand sa mémoire avait fini par effacer les contours de son visage. Mais aussi pour elle. Pour lui montrer qu’elle ne serait plus jamais seule face aux harpies qui la vampirisaient toujours plus, sans jamais oublier que son soutien n’était que moral dans cette guerre qui le dépassait.

Ils étaient gelés, tous les trois. Autant à l’extérieur qu’à l’intérieur.
C’est bien, une église c’est pile poil ce qu’il nous faut pour nous réchauffer, lâcha-t-elle sans un sourire, avec un léger goût amer de regret.

La dernière fois qu’elle s’était trouvée à cet endroit, trois longues années auparavant, son grand-père se tenait à ses côtés en posant sur elle un regard suspicieux. Ses lunettes peut-être. Il ne l’avait encore jamais vue avec. Elle les avait enlevées, juste pour voir. Aucune différence. Il l’avait oubliée, elle allait devoir s’y faire.

Tu sais, c’est bien normal qu’il ne te remette pas, il est comme un enfant maintenant. S’il ne te voit pas suffisamment, il t’oublie, ça n’est pas contre toi, lui avait dit sa mère d’un ton qui se voulait rassurant, mais elle la connaissait trop bien pour ne pas saisir au vol le reproche à peine déguisé. Tu n’as qu’à remonter ton gros cul de feignasse de tes montagnes jusqu’à Paris si tu veux qu’il t’appelle encore par ton prénom.
Elle la connaissait trop bien.

Ce jour-là, son grand-père était présent sans l’être, comprenait la situation quelques secondes – il enterrait sa femme – pour l’oublier quelques minutes plus tard. A la mise en bière, il avait regardé le corps de son épouse comme on regarde un phénomène étrange. Elle était là sans l’être, un peu comme lui. Elle n’avait pas l’air endormie, elle avait simplement l’air morte, habillée dans les premiers vêtements dégotés qui lui allaient encore. Il voulait rentrer regarder Derrick au lieu d’écouter la messe.

Aujourd’hui, en ce jour d’automne déguisé en hiver, c’était lui qu’ils enterraient. C’était de lui dont parlerait la messe, de lui dont on dirait des choses gentilles en omettant les frustrations, les ressentiments et la colère qu’il avait parfois pu inspirer.

Et c’était elle, la petite fille gelée dans ses bottines qui ferait les frais de ce cumul de sentiments, de toute cette souffrance qu’on lui envoyait en pleine figure, de tous ces non-dits.
Aujourd’hui, on lui faisait porter l’explosion de la famille en écharpe, et elle avait froid, très froid.

 

(crédit photo : Rubén Bagüés via Unsplash)

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