A Delphine De Vigan

Delphine,

Je ne sais pas bien ce qui me prend, à m’emparer de mon clavier d’ordinateur avec la volonté de vous faire part de ce raz-de-marée, ce tourbillon d’émotions qu’a été pour moi votre roman Rien ne s’oppose à la nuit, je sais seulement que j’ai toute la peine du monde à le contenir.

À vous écrire, comme ça, je repense à ma découverte d’Emmanuel Carrère avec son Adversaire, que nous avions étudié avec passion en classe de Première Littéraire. À l’époque, je n’étais qu’une adolescente qui ne soupçonnait pas à quel point la guerre du bien contre le mal faisait rage, parfois même tout près, entre ces murs que je connaissais pourtant si bien, ni à quel point la frontière entre les deux pouvait être mobile, floue, grise.

L’Adversaire a été, pour moi comme pour l’ensemble de ma classe, l’occasion d’étudier un auteur “toujours vivant” pour la première fois. Nous sortions des sentiers battus, des classiques parfois aussi incontournables qu’impalpables. D’emblée, la donne était changée : il nous était possible, avec un peu de chance, de rencontrer Emmanuel Carrère au détour d’une dédicace au Salon du Livre, ou même d’organiser une rencontre au lycée directement. Mais oui ! Pourquoi pas, après tout ! À mesure que nous observions le regard de Madame Marchand, notre professeure de Français, s’illuminer comme autant de néons cliniques au dessus de nos têtes, le rouge lui montait aux joues, le souffle venait à lui manquer et ses bras agités complétaient  ses phrases tant bien que mal. Un nouveau projet de classe était né : une lettre rédigée et signée à 56 mains lui serait envoyée. Un chœur suppliant, enthousiaste, porté par la force et l’espoir de dizaines d’adolescents d’approcher enfin un écrivain autrement qu’un animal disparu, une chimère dont les textes comptent au baccalauréat coeff 7. On m’a dit : tiens Alice, tu as une jolie écriture, c’est toi qui recopiera la lettre. Et bien, croyez-le ou non, j’ai eu le trac. Après avoir raturé une bonne dizaine de fois, recommencé, puis, par désespoir, utilisé du tipex; le chœur m’a reniée, et une autre a prêté son écriture à la cause, sans trembler une seule fois.

Madame Marchand s’est occupée d’acheminer le courrier, et nous avons attendu en décortiquant son roman, analyse après commentaire de texte, comme on attendait Noël : fébriles. L’attente fut si longue, que je commençais à contaminer la classe avec mon pessismisme légendaire.

Et puis, la réponse est arrivée plusieurs mois après. Emmanuel nous avait écrit, de sa propre main (contrairement à ce que je fais aujourd’hui, lâchement, toujours pleine de trac et de complexes lorsqu’il s’agit d’exposer ma graphie hasardeuse à quelqu’un que j’admire), avec sa propre écriture et un stylo plume un peu élimé qui avait projeté de minuscules tâches d’encre aux quatre coins du papier. Je me rappelle avoir trouvé son écriture nerveuse, agitée, pleine de regrets et non dénuée d’une certaine forme de colère. Emmanuel regrettait, mais il serait incapable de nous rendre visite. Non parce qu’il ne le pouvait pas, mais parce qu’il ne le voulait pas. En quelques lignes, il a tenté de nous expliquer comment ce roman l’avait envoyé dans les filets, comment sa rencontre avec Jean-Claude Romand l’avait façonné, poussé dans une direction qu’il n’avait pas choisie, jusqu’à le faire douter de sa santé mentale. Il essayait de faire comprendre à des adolescents à quel point le succès de ce roman l’avait plongé dans la torpeur, et les sollicitations qui en découlaient faisaient ressurgir ses angoisses sur fond de souvenirs vivaces des entretiens avec Monsieur Romand.  Il s’en sentait incapable, et décevoir une classe entière de jeunes lycéens lui semblait bien plus supportable que la simple idée d’aborder les contours tortueux de ce roman une nouvelle fois. Je me souviens lui en avoir voulu un peu, avoir ruminé ma déception et ravalé mon admiration sans jamais comprendre l’investissement de sa personne qu’impliquait l’élaboration d’un roman.
Maintenant que j’écris moi-même alors que mon âge a doublé, je repense très souvent à cette lettre d’un auteur vidé rédigée d’une écriture de médecin, comme un cri de guerre aux airs d’appel au secours.

Et me voilà aujourd’hui à vous écrire après avoir refermé Rien ne s’oppose à la nuit, Jours sans faim et D’après une histoire vraie, tout égoïste que je suis, pour vous dire des choses qui, peut-être, vous hérisseront et pour lesquelles je me permets d’emblée de vous présenter mes excuses.

En lisant l’histoire de votre famille, je n’ai pu m’empêcher de noter quelques similitudes qui m’ont troublée. Oh, pas dans l’histoire de votre mère, non, même si la mienne m’a valu certains traumatismes encore frais et que, malgré mes réticences à l’admettre, il est bien possible que la maladie soit le noyau dur de nos problèmes. Non. Ce sont de minuscules détails, des petites choses sans importance qui m’ont donné l’impression de lire ma vie à travers un miroir, à contresens, ou à rebours. Ça fait tout drôle.

Voyez-vous, j’ai une grande sœur que tout éloigne de moi depuis toujours : le temps, la distance, le travail, les idées, les sentiments. Même notre physique, aux antipodes, nous rappelle sans cesse que nous ne sommes que “demi” là où nous aurions du être entières. Elle ressemble à son père, je ressemble au mien. Et pourtant, malgré tout ce qui nous oppose et les barrières que je continue de dresser pour m’en protéger, elle est là, quelque part au fond de ma tête, détricotant mes souvenirs.

J’ai retrouvé cette sensation de détricotage à la lecture de Rien ne s’oppose à la nuit. Vous êtes issue d’une génération très nombreuse ; ma famille se compte sur les doigts d’une main. Vos meilleurs souvenirs reposent dans une immense propriété bourguignonne ; les miens dans une minuscule maisonnette de dix-huit mètres carrés sous le soleil d’Aigues-Mortes, dans le Gard. Votre famille s’est délocalisée à Gaillargues, dans le Sud ; la mienne a revendu la maison du Gard et j’ai passé, en conséquence, plus de temps en Bourgogne, dans la maison de mes grands-parents. A peu près à l’âge où vous avez développé une anorexie, je me suis mise à grossir, discrètement, lentement mais surement, sous l’œil inquiet des médecins. Ils me soupçonnaient de me lever la nuit pour manger tout ce gras qui finissait sous ma peau distendue. La dépression m’a fait grossir comme on souffle dans un ballon de baudruche. Pleine d’air et de vide durant mes études, dans cette ville morne où rien ne semblait survivre à la tristesse, je restais seule, isolée de tous et surtout de ceux qui comptaient. La géographie a parfois des torts que le cœur ne pardonne pas.

Vous voyez, ce ne sont que d’insignifiants détails. De tous petits détails qui ont tout dit pour moi. Vous avez été la grande sœur qui détricote chacun de mes souvenirs, me les restituant à l’envers. Vous avez souligné nos différences avec une élégance rare, vous en avez fait une force, et vous m’en avez fait cadeau. Vous avez fait tomber tous mes obstacles, un à un, pour parvenir jusqu’à mon petit cœur engourdi de lectrice et m’effleurer du bout des doigts, comme on effleure son reflet dans un miroir après des semaines passées à les éviter. Alors voilà. Je vous prie de m’excuser. M’excuser d’être venue remuer des fonds que vous auriez peut-être aimé ne plus jamais remuer. M’excuser de vous balancer mes émotions en pleine figure quand, peut-être, vous avez déjà bien assez des vôtres. Enfin, m’excuser d’avoir l’air de mettre nos parcours, nos expériences, nos souffrances au même niveau, même si personne ne cherche jamais à remporter une telle compétition, ni même à y prendre part.

Tout ce que je sais, à présent, c’est que je comprends le silence. Je comprends l’envie de calme après la tempête, la réticence à parler encore et encore de choses qu’on voudrait taire maintenant et à tout jamais. Je comprends l’urgence vitale de coucher nos maux sur le papier, et ce besoin d’en démissionner au plus vite une fois le stylo posé. Et je l’accepte volontiers.

Depuis que je vous lis, mon envie d’écrire a pris racine. Elle est là, au creux de mon ventre. Elle tricote elle aussi. Elle me tient chaud.

Merci d’avoir consolidé les fondations de ma maisonnette de dix-huit mètres carrés.

Alice.

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