Constellations de plastique

J’adore l’hiver, vous n’avez pas idée. Je sais que nous sommes des créatures photosensibles et qu’il est fort probable que dans quelques mois je me pavane, yeux fermés et sourire aux lèvres sous le premier rayon de soleil venu, mais en attendant : j’aime le froid.
J’aime le froid à défaut d’apprécier les fortes chaleurs. J’aime l’hiver opposément au fait que je déteste l’été du plus profond de mon être. La moiteur, les peaux qui suent, poissent et sentent, les vêtements toujours trop ou pas assez, l’envie de se promener nue en permanence impossible à réaliser en dehors de quatre murs, par souci de respecter la bienséance. Et même nue, je sue, je poisse et je sens. L’été amène tout un lot de contraintes contre lesquelles je n’ai plus la force de me battre, toute abrutie de chaleur que je suis. Les moustiques écourtent les nuits par leur simple présence, gâchent souvent les réveils en jetant en pâture nos corps boursoufflés de fatigue, et même quand ils ne sont pas là on les entend. On les attend.
J’aime le froid parce que j’ai la chance de pouvoir l’apprécier. Je peux m’en protéger en superposant plusieurs couches de vêtements. Je peux rentrer chez moi et prendre une douche chaude pour réchauffer mes orteils et mes doigts. Je peux me faire un thé et l’accompagner de quelques biscuits, m’allonger sur mon canapé sous un plaid en pilou et enclencher l’heure et demie de feu de cheminée filmée sur Netflix.

J’ai la chance d’avoir un toit sur la tête, de bonnes chaussures, un bon manteau. Le bon attirail pour m’amuser à dessiner des anges dans la neige, passer entre les gouttes de pluie et rentrer chez moi plus ou moins au sec. J’ai tout ce qu’il me faut. Du moins, c’est ce que je pensais.

Quand Noël arrive dans ma minuscule famille, un sentiment prédomine : l’embarras. On ne sait pas quoi faire à manger ou comment cuisiner ce qu’on a prévu, on ignore quoi porter pour tenter de se mettre sur son 31, on ne sait pas qui inviter, quand, comment, pourquoi ou pourquoi pas. Les cadeaux n’échappent pas à la règle. On a peu d’idées, peu d’argent, plein d’envies mais peu de temps et d’énergie. À la fameuse question “qu’est-ce qui te ferait plaisir ?” fleurissent des “je ne sais pas”, “j’ai tout ce qu’il me faut”, “je n’ai besoin de rien”.

Et c’est souvent la vérité. Concrètement, nous n’avons besoin de rien hormis passer un moment agréable, un dernier moment agréable qui conclura l’année et tentera d’en réchauffer les couleurs déjà un peu ternies. Ce mois de Décembre, je n’ai pas changé mes habitudes. J’ai annoncé n’avoir besoin de rien à qui voulait bien l’entendre, et, sans surprise, j’ai quand même compté quelques emballages qui portaient mon prénom sous le sapin. De petites attentions, des petits riens qui font les plus grands plaisirs.

C’est donc les dents pleines de chocolat de toute sorte ; les yeux repus des téléfilms de fêtes, de bons sentiments, de coups de foudre téléphonés, d’épiphanies sur le sens de la vie et le Vrai Esprit de Noël que j’ai reçu le présent le plus inattendu : un parapluie.

Oui, un parapluie.

Ce truc un peu chiant qu’on se trimballe inutilement 90% du temps, qu’on oublie dans des cabines d’essayage, dans le bus, au boulot, ou qu’on se fait voler régulièrement. Voilà, entre autres petites choses qui peuvent paraître insignifiantes, ce que j’ai eu pour Noël.

Il n’est pas forcément joli ni en matériau noble. Il est en plastique, du manche à la pointe. Il est fragile. Une bourrasque de vent un peu forte et je ne donne pas cher de sa peau.

Vraiment, je n’aurais jamais cru qu’un petit bout de plastique un peu miteux pourrait me faire passer entre les gouttes le sourire aux lèvres.

Quand je l’ouvre, il couine, comme pour discuter avec moi, me dire que tout ira bien, qu’on passera cet orage sans encombre. Et quand je m’abrite en dessous, il se constelle de milliers de petites gouttes qui longent ses sillons, comme des enfants s’élançant sur l’immense toboggan d’un parc aquatique les bras en l’air et la bouche grande ouverte. Mais le plus important, c’est que je vois au travers.

La faible lumière d’hiver me parvient même sous mon parapluie trempé. Je vois les visages des passants, ou plutôt les moitiés de visages dissimulés sous des parapluies plus ou moins colorés ou excentriques. Je vois ceux qui n’ont pas de parapluie s’emmitoufler dans leur capuche, ceux qui choisissent de ne pas en avoir et fredonnent Singing In The Rain la bouche en coeur malgré le fracas de l’orage. Je vois les gens sourire. Je vois les gens pleurer. Je vois leurs traits se déformer quand ils s’engueulent au téléphone, quand leur enfant fait des siennes, quand ils font une rencontre embarrassante.

Mon parapluie transparent m’a réouvert les portes du petit théâtre de la rue, et depuis, les jours gris et humides n’ont plus jamais été les mêmes.

(crédit photo : David Clarke via Unsplash)



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