La houle de la mère

Lorsque j’essaye de résumer mon histoire, d’en saisir les contours et d’en capturer l’écho, c’est ma mère qui envahit la toile. Elle joue des coudes, écrase, étouffe, gonfle, hurle et pleure, si bien que je n’entends plus qu’elle. Encore aujourd’hui, je suis capable de lui emprunter son timbre de voix à la perfection, d’imiter sa gestuelle, d’adopter son accent parisien sans que tout le monde n’y voit que du feu.

Ma mère parle. Elle parle beaucoup, tout le temps, partout, et surtout dans ma tête. Elle parle seule aussi, mais pas vraiment. Lorsqu’elle croit s’isoler suffisamment pour déblatérer sa loghorrée, c’est un vrai dialogue avec le silence, un ping pong avec l’absence, le vide. Elle pose des questions, attend des réponses, partage l’opinion de son interlocuteur imaginaire, cet être dématérialisé que je me suis longtemps représenté sous les traits d’Eric, son jeune frère décédé alors qu’il n’était qu’un enfant. Il lui répond, la conseille sur à peu près tout, la guide dans ses choix futurs. Je me souviens avoir longtemps pensé que ma mère avait cette capacité spéciale de dialoguer avec les morts, voir les fantômes, les écouter et les aider à regagner la lumière, choses que visiblement, elle avait beaucoup de mal à accomplir avec nous.

Je me revois, assise sur les marches de notre escalier fraîchement ciré, retenir mon souffle pour ne rien manquer de ce ping pong solitaire. Je tentais tant bien que mal de songer aux réponses du fantôme, sa diction, son accent, son vocabulaire que j’imaginais comme un subtil mélange de celui de mes grands-parents. Cette façon d’érailler les mots et perdre le contrôle de la tonalité de la voix dont avait hérité ma mère ne devait pas avoir épargné Eric, en toute logique.

Je me revois, lassée de l’entendre parler aussi franchement, sans retenue aucune quand avec nous elle jouait parfois les timorées; le derrière endolori par la raideur du bois, me lever d’un bond et marteler les marches autant que possible pour manifester mon arrivée imminente dans la bulle maternelle. Pop. Elle s’interrompt, le rose lui monte aux joues, et c’est un silence gêné qui s’installe entre nous. Parfois, elle s’excuse, avoue qu’elle parlait seule, ajoute que je la connais, qu’il en a toujours été ainsi, qu’il ne fallait pas en faire un fromage. D’autres fois, elle nie, et ces jours là, ses joues s’empourprent, se vascularisent à la seconde où mes yeux rencontrent les siens et alors, elle grommèle qu’il est regrettable de n’avoir jamais une minute à soi dans cette maison.

Je n’ai jamais compris le fonctionnement de ma mère. On ne m’a jamais donné son mode d’emploi, alors je l’ai toujours regardée de loin, à essayer de résoudre une obscure énigme sans jamais la toucher, de peur d’actionner le mauvais bouton et tout détraquer.

Cependant, maintenant que les années ont passé, je crois que j’ai compris.

Si ma mère est aussi incompréhensible et compliquée, c’est probablement que quelque chose en elle était déjà détraqué bien avant mon arrivée.

J’ai toujours été contre trouver des excuses à son comportement étrange et bien souvent odieux envers nous, son manque de respect presque impossible à appréhender tant il est à la fois énorme et naïf, tissé du bout des doigts d’une enfant blessée plus profondément que je ne voudrais l’entendre.

Mais je crois qu’elle est malade, et qu’au fond d’elle, elle le sait.

(crédit photo : Oliver Sjöström via Unsplash)

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