Jolie petite tête

Tout a l’air de tourner rond dans ma jolie petite tête.

Car oui, j’ai une jolie petite tête bien agencée. J’ai deux yeux clairs et plutôt parallèles saupoudrés de taches de rousseur ici et là. Trois d’entre elles sont même parfaitement alignées sur le tarin paternel dont j’ai hérité au grand dam de ma mère. J’ai une bouche petite, à peine dessinée, toujours entrouverte et sur le point de laisser échapper des choses que j’ai très peur de regretter. Alors je la ferme.

Ma jolie petite tête a l’air bien ronde. Mais elle en a seulement l’air.

Sous mon épaisse chevelure qui n’obéit à aucune loi physique se dessinent voûtes et creux, car à l’intérieur se chamaillent des pensées dont je ne sais que faire. Elles roulent et boulent sur les parois de mon crâne, foutent un bordel monstrueux, hurlant tantôt d’affreuses choses, tantôt des revendications, tantôt de l’apitoiement. Dans ma petite tête, je ne suis jamais au calme. Ca crie, ça griffe, ça torture, ça déteste et ça harcèle. Ca me harcèle. Car peu importe ce qui loge dans les méandres de mon cerveau et se débat nuit et jour pour en sortir, ça me déteste; moi et ma petite tête bien faite. Ca veut que je meure dans d’atroces souffrances. Ca veut m’éliminer pour se libérer, et contaminer mon petit monde, comme le pire des fléaux.

Quand ça ne lutte pas en heurtant mon crâne, ça attend patiemment; la moindre fissure, le moindre interstice, et ça s’y insère, lentement mais sûrement. Ça coule, goutte à goutte et contamine mon corps tout entier.

Quelques semaines en arrière, il a suffit d’un petit e-mail de rien du tout pour foutre en l’air ma coquille. Une réponse très tardive, si tardive que j’en avais presque oublié le message original. J’avais écrit à la mairie de ma ville pour leur proposer mes services d’illustratrice. Je m’étais parée de mon meilleur ton, de mon plus subtil sens de l’humour, de mes plus beaux et impactants dessins, et avais envoyé le tout bien décidée à encaisser un énième refus dans le pire des cas, une super opportunité dans le meilleur. Et puis le temps a passé. L’été est arrivé et les quelques baignades dans différentes eaux ont eu raison de ma mémoire. Ce petit e-mail, je l’avais complètement oublié tant je n’en attendais plus rien.

Madame. Veuillez nous excuser pour cette réponse tardive qui, nous l’espérons vous trouvera sans encombre. Nous n’avons, pour le moment, aucun poste vacant, et ne sommes donc pas en mesure de donner suite à votre candidature. Veuillez agréer, bla, bla, bla.

Une réponse automatique de rentrée scolaire, un Lundi, à huit heures trente du matin. Je venais de sauter dans un train pour une matinée de corvées administratives peu réjouissantes, et, à ce moment précis, quelque chose a cédé en moi. Mon barrage a explosé en mille morceaux, transformant une petite fuite de pessimisme en inondation ravageuse de sombres pensées.

Personne ne s’était donné la peine de me lire, ni même de regarder mes dessins. Personne ne s’était donné la peine de s’intéresser un peu à moi. Tout ce que je ressentais depuis si longtemps, à la fois socialement et professionnellement venait de m’être confirmé en trois lignes.

Vous voyez comme tout va très vite dans ma petite tête ? Comme ce qui y loge renverse chaque meuble d’un simple revers de main, sans trop forcer ni se froisser le moindre muscle. Comme ce truc veut ma mort.

Et ce matin-là, j’ai cru mourir. Alors que le train se remplissait à chaque arrêt, rien ne pouvait plus stopper les litres de larmes que les vannes ouvertes laissaient joyeusement couler. Je pleurais salement, bruyamment, sans mouchoir à portée de main, sous les regards gênés des passagers.

Quand mon arrêt est venu, je suis descendue du train, chancelante, et convaincue que c’était la fin de mon voyage. J’ai posé mon sac à dos sur un banc, j’ai tenté de prendre trois profondes inspirations malgré le quarante-huit tonnes stationné sur ma poitrine. Je me rappelle avoir entendu un bruit strident, comme le sifflement qu’on peut entendre lorsqu’on se blesse et que le sang pisse le long de nos doigts attirés par la lame.

Je me rappelle cette étrange impression de ne plus contrôler mon corps, d’avoir été jetée à l’arrière du véhicule par un nouveau chauffeur impatient. Chacun de mes pas me surprenait. J’étais debout et encore capable de marcher, quand ma principale envie pouvait se résumer à hurler roulée en boule sur les pavés. Il commençait à pleuvoir, et je me sentais dévier, attirée par les voix ferrées.

Je me rappelle avoir espéré que quelqu’un me retienne, qu’on me tende une main compatissante, que mon meilleur ami se manifeste à cette seconde et chasse ce chauffard à grands coups de pieds et de poings.

Je me rappelle du visage de mon mari imprégné sur ma cornée.

Pourquoi t’as fait ça. Lâche.

Personne n’est venu.

Personne, à part la pluie.

Une pluie épaisse et violente, comme il n’en était plus tombé depuis des mois. Après mon rendez-vous dont je n’ai à présent aucun souvenir, je me suis assise sur le banc juste en face. Ce banc un peu triste, situé au beau milieu d’une avenue craignos et en plein courant d’air, sur lequel jamais personne ne s’assoit mais tout le monde prend quand même le temps d’y laisser un graffiti de mauvais goût. Je me suis forcée à rester immobile sur ce banc, laissant la pluie ruisseler sur chaque centimètre carré de mon visage. Et j’ai senti, cette fois, que je venais de gagner la bagarre contre ce truc dans ma tête. J’avais peut-être tout saccagé, et il me faudrait des jours, sinon des semaines pour tout remettre en ordre, mais j’avais gagné. Moi. Toute seule.

Comme une grande, avec ma jolie petite tête bien faite.

(Crédit Photo : Rhendi Rukmana via Unsplash)

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Mia dit :

    Pas facile de se battre avec les tempêtes dans nos têtes. Je te souhaite tout le bonheur du monde. Très joli texte en passant et l’image qui l’accompagne est parfaite. 😉

    Aimé par 1 personne

  2. Lou Désario dit :

    Merci pour cet article qui me touche..je m’y reconnais…
    Eh oui, quel contraste entre ce que l’on montre et ce que l’on est ! De l’assurance et de la fragilité, du calme et de la tempête…
    Bon courage pour toutes ces émotions fortes qui vous accompagnent !

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    1. Merci beaucoup Lou ! Pour m’avoir lue, déjà, et ensuite pour avoir pris le temps de me laisser une trace de votre passage 😉

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