Empreintes

Les bruits de la ville, désormais départis de leur poésie après cinq années de vie en leur cœur, m’agressent, me tordent. Je ne dors pas assez la nuit, et je suis incapable de somnoler en journée avec un marteau piqueur qui résonne dans mon crâne depuis le palier voisin. Engourdis de fatigue, mes muscles se crispent, tirent, et tendent mon dos comme les cordes d’une guitare désaccordée. Mes orteils fourmillent, portés par mes chevilles gonflées d’une chaleur lancinante. Alors pour ce qui est de me concentrer et d’abattre une quantité de travail convenable, on repassera. Je tourne en rond entre ces murs qui tremblent, se fissurent et s’émiettent. Ma montre me rappelle de bouger toutes les heures. Alors je bouge.

Je saute dans le premier pantalon venu, je noue les lacets de mes baskets, j’attrape mes clics et mes clacs et je fuis, un livre sous le bras, ce centre ville qui rugit et s’apprête à me dévorer toute crue. Je m’enfonce dans ses rues pavées puis dallées, qui glissent après la pluie. Mes cheveux détachés et pleins de nœuds flottent au vent. J’en perds par petits paquets, qui ondulent dans l’air et roulent au sol comme dans le village fantôme d’un western. Ils se mêlent à l’amas brunâtre que le barbier du quartier pousse au pas de sa porte, et c’est la ville qui m’amalgame. J’aime à penser que mon ADN flotte dans la ville et s’éparpille à ses quatre coins; que, quoique je fasse, j’existerais toujours un peu quelque part, sur ce banc dont j’écaille la peinture, ce bouton de feu rouge dont le métal absorbe mes empreintes, ce masque chirurgical que j’ai perdu le long d’un sentier de randonnée, sur la vitre du bus où, épuisée, ma tête s’est alourdie de sommeil.

Assise sur un banc de bois encore humide après l’averse, je dévore les derniers chapitres d’un livre qui me transporte. Dans le flou de ma vision périphérique, je sens les regards de quelques passants, parfois inconscients, absents, d’autres plus insistants, de ceux qui chauffent le dos et hérissent les poils. Que voient ces gens ? Qu’imaginent-ils de moi, de ma vie ? Se posent-ils seulement la question, ou me voient-ils sans me voir, comme un meuble posé là depuis toujours qu’on ne penserait jamais à bouger, de peur de l’inconnu qui se cache derrière ? Parfois, l’un de ces regards inconnus croise le mien et je me glace, instinct de survie à la con qui paralyse mes mouvements, l’immobilité contre la survie, un glitch dans la matrice. Je suis repérée, le voile est levé. Et ce rayon de soleil, intrusif, qui décalque mes contours pile à ce moment, embrase mes cheveux et humidifie mes yeux. Tout à coup, je suis Daphné redevenue humaine, les pieds enracinés au sol.
On se connait, non ?

J’existe dans cette ville, c’est incroyable. On m’a reconnue, saluée, sortie de ma torpeur. On m’a raccompagnée jusqu’à chez moi, on m’a donné rendez-vous plus tard, pour un café ou un ciné, je ne sais plus. Peu importe. Quand je me retourne, il y a sur mon banc de bois la trace distincte de mon postérieur humide là où le reste a eu le temps de sécher. J’étais là. C’est moi qui ai fait ça, regardez.
Une main se pose sur mes épaules, un ça m’a fait plaisir de te voir résonne dans la ruelle alors que je continue de semer mes cheveux. Dans les yeux de mon interlocutrice, je vois mon reflet juste avant qu’elle se détourne.

J’étais là.

Photo by Hugues de BUYER-MIMEURE on Unsplash

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