Inadaptée

Les marches de l’escalier filent sous mes semelles. Trois étages, pas le bout du monde. Et pourtant, je suis en nage et à bout de souffle. Quand la porte s’ouvre sur les sourires et la fête, j’essaye de cacher mon inconfort comme je peux, mais mon souffle ne revient pas. Je peine à suivre les conversations. Je m’épuise. Dans la moindre surface lisse, mon corps étriqué dans des vêtements inadaptés se reflète, et l’image que ces miroirs de fortune me renvoient accroît mon malaise.

La ceinture de mon jean me scie le ventre, à tel point que je peux difficilement m’assoir sans devenir bleue. Je sue à travers mon petit haut liberty, que je trouvais si chou sur le mannequin, et qui aujourd’hui épouse chacun des bourrelets de ce ventre qui ne cesse d’enfler. Oui, c’est ça. J’ai l’air enceinte. Depuis des années. Et je ne le suis pas. Et ça me tue.

Chaque fois, l’image de ce patient en psychiatrie me revient.

Nous sommes en été, nous fêtons l’anniversaire d’une amie au bord du lac, autour d’un barbecue. Elle est éducatrice spécialisée en psychiatrie, et parmi ses amis les plus chers comptent certains patients dont elle s’est occupée plusieurs années. Ils l’adorent, la vénèrent, la découvrent hors des murs blancs, dans ses vêtements de tous les jours, et leur regard pétille : ils l’aiment encore plus, si c’est possible. Ils ignorent qu’elle disparaîtra d’ici quelques mois, emportée par la maladie. Ou peut-être le sentent-ils, d’une certaine façon. Peut-être qu’à l’admiration se mêle la tristesse du deuil dans leurs yeux humides.

Le soleil décline, les feux faiblissent et au moment de se dire au revoir, l’un d’eux s’avance vers moi, me regarde des pieds à la tête et pose ses deux mains sur mon ventre gonflé. Il me regarde, je lui fais un sourire timide et un peu abasourdi, mais il ne me le rend pas. Il est triste. Il baisse la tête et, les mains toujours posées sur mon ventre, il observe ses chaussures. Puis, sans un mot, il tourne les talons et s’en va. Je suis désolé. Je l’entendais presque.

J’y repense, dans cet appartement qui n’est pas le mien, entourée d’amis que j’aime et qui me le rendent bien. Chaque visage me rappelle de jolies choses, dites ou faites, des moments volés à la vie ternie de ces derniers mois. Mais je me sens engoncée dans ce jean qui me colle et me brule, dans ce haut qui me tient chaud et ce soutien-gorge qui me gratte. Tout ce que je porte me donne la sensation d’être inadaptée, que rien n’est fait pour moi, pour ce corps qui enfle pour des raisons que j’ignore. Je me sens intruse ici, maintenant, comme un cube qu’un enfant essaye désespérément de faire entrer dans un cercle. Je suis la seule à me tortiller sur mon siège, à ne pas tenir en place, à scruter ce reflet qui me hurle de m’en aller. Alors je l’écoute. Je m’en vais. En bredouillant des excuses, tu sais je suis fatiguée, c’est pas facile en ce moment, j’ai mal au ventre je suis un peu barbouillée, il vaut mieux que je rentre me reposer.

Mais je ne me repose pas. Pas vraiment. Jamais vraiment.

En me déshabillant, je suis du bout de l’index les stries rouges creusées dans ma peau par les coutures grossières, les élastiques peu flatteurs, les ceintures trop serrées, les fibres de mauvaise qualité. C’est encore chaud, sensible au toucher, et malgré le poids d’une armure mal ajustée en moins, je me sens lourde et lasse. Je me couche. Mais je ne me repose pas.
Pas vraiment.

Thanks to Monika Kozub @berlinboudoir for making this photo available freely on Unsplash 🎁

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