Les limbes

Et maintenant, on fait quoi ?

On fait quoi quand tout un monde s’effondre ? Quand des décennies de rêves et d’espoirs prennent l’eau, qu’on nous dit que sans être impossible, ce sera quand même un miracle si ça arrive, parce que tout joue contre nous, du temps aux statistiques.

Moi, ce soir, je ne fais rien.

Si, je pleure, un peu. Beaucoup.
Puis je ris, parce que mon chat, comme dans une tentative désespérée de percer la cloque de tension qui avale l’appartement, fait des tronches improbables, parce que je suis ridicule dans mon pyjama trop grand, mon chignon crêpé et mon plaid de grand-mère sur les genoux, parce que ça tient quand même à pas grand chose tout ça.

Je bouffe, aussi. Je ne mange pas ce soir. Je bouffe. Il y a une nuance.
Un burger bien gras et des frites tièdes, du Coca Zéro qui ne trompe personne (pas même moi) et des boules de fromage épicé enrobées d’une friture luisante. Je n’ai pas honte. J’en ai besoin. Mon corps creux hurle de faim, crie son besoin de gras. Parce que le gras, c’est la vie, et aujourd’hui, je veux que la vie triomphe. J’en ai assez de la mort, je l’ai assez vue. Merci, aurevoir.

Je regarde du true crime, pour relativiser, pour observer la mort chez les autres un peu, et je m’en veux toujours, c’est malvenu, mais je n’arrive pas à m’en empêcher. Je suis fascinée, tant par la cruauté des bourreaux que par le courage des survivants, qui parlent devant les caméras avec des yeux humides et un nœud dans la gorge. Nœud parfaitement contagieux, qu’importe le temps écoulé depuis les faits et les kilomètres entre nous. Ils articulent l’horreur, le vide, tendent timidement à la caméra leur vie amochée, réparée de bric et de broc, comme une couverture élimée, maltraitée, un patchwork un peu terne qu’ils arrivent à chérir malgré tout. Ils sont encore debout. Je devrais pouvoir m’en sortir.

Je repense à ma mère, que je hais pour avoir prédit ce qui m’arrive. Ce qui nous arrive. Pour avoir encore cet ascendant sur moi, même après tant d’années, comme si elle avait tricotté ce destin contre lequel je me bats, encore empêtrée dans sa toile. J’aimerais vraiment la tenir éloignée de nous, mais elle se cache dans les ombres de ma tête, elle se montre parfois l’espace d’un rêve innocent ou d’un sanglant cauchemar. Elle s’invite, dans les moments heureux comme tristes, et je me rends compte que ses traits s’estompent, et que mon cerveau comble les lacunes tant bien que mal. Dans mes pensées, ma mère est un Picasso. Effrayant et surcoté. Comme dans la vraie vie.

J’appelle mon père. Je lui apprends la nouvelle. Et on pleure. On rit. On parle, de ça et d’autre chose. On se promet de l’amour et des câlins quand la pandémie en aura terminé avec nous. On se dit que merde, quand même, la vie est injuste et on s’apitoie, parce qu’on se rend compte qu’on ne se laisse jamais vraiment le temps de pleurer sur son sort. On tasse ses émotions, encore et encore, et on force pour fermer le couvercle en ignorant la gorge nouée et la voix qui déraille. This too shall pass.
Encore heureux.

Photo by Markus Winkler on Unsplash

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