All I want for Christmas is you

C’est bizarre quand même, la famille. Il faut vivre ensemble, les uns sur les autres, vivre sa vie en miroir, échanger des banalités pour faire entendre le son de sa voix après les journées besogneuses, faire des repas un cérémonial sacré, où les regards fuient et le son du journal télévisé fait naître des débats autant qu’il les enterre. Chez certains, les rituels se mettent en place et sauvent les meubles, ils deviennent des traditions auxquelles on se raccroche quand tout s’effile. Un pèlerinage.
Chez d’autres, les habitudes sont étrangères. On n’a pas le temps de s’habituer à quoi que ce soit. Pas le temps de se parler, pas l’énergie non plus, alors on vieillit sur des voies parallèles sans plus se connaître.

Et puis, il faut s’aimer. On est obligés. Pour tirer le meilleur d’une situation au pire merdique, au mieux gênante, il faut bien s’aimer.
J’ai compris assez tôt que l’amour roulait à fond de train sur des montagnes russes. C’est comme ça. Avec des sommets abruptes et des chutes vertigineuses, violentes, qui transformeraient la maison en petit bois si on n’y prêtait pas attention. Chez moi, l’amour (pas plus que la vie, d’ailleurs) n’a jamais été un long fleuve tranquille.

Un coup on s’aime tant que c’en devient douloureux, comme une boule de lave coincée dans le plexus; et puis un jour, voilà qu’on ne se supporte plus. Une voix trop aigüe, des bruits de bouches en mastiquant, des phrases toutes faites déblatérées sans le moindre effort, sans même y penser, simplement pour occuper le silence. On s’énerve, on se dégoûte, sans comprendre d’où ça vient, ni depuis quand. On ignore l’hypothèse que c’était peut-être là depuis toujours, planqué sous le rideau d’illusion de la famille parfaite, égérie de céréales.

J’ai l’impression que chez les autres, l’amour est inconditionnel, perpétuel et solide quand chez moi, l’amour était rationné, distribué en échange de bonnes actions, de bonnes notes, de bonnes paroles, de bonnes conduites. L’amour, chez moi, ça se méritait, ça se gagnait. Il ne se disait pas. On me faisait comprendre qu’il avait été coulé dans le béton de la maison qui nous abritait, qu’il était aspergé sur nos fruits et légumes, diffusé dans notre parfum d’ambiance, broyé dans nos goûters sucrés et mélangé à nos friandises, tissé dans nos vêtements, bourré dans nos oreillers et nos matelas. Chez nous, l’amour matériel prévalait. Il fallait s’offrir de beaux cadeaux, ne surtout pas manquer une occasion de piocher dans ses économies, d’amenuiser son argent de poche pour la « bonne cause ». L’amour qu’on se portait était déballé, déshabillé, scruté, puis soigneusement pesé sur la balance affective et placé dans la catégorie adéquate. Poids plume, poids moyen, poids lourd. Ne me déçois pas.

Depuis, je peine à faire des cadeaux, spontanés ou pas. Je hais Noël, cette pression, cette injonction au bonheur le matin fatidique, le déballage de cadeaux revient pour moi à un déballage de sentiments, ce sont des travers dont on a du mal à se sortir. J’ai peur qu’on scrute mes réactions, qu’on en déduise des choses qui me dépassent, qu’on attende de moi plus ou qu’on m’accuse d’en faire trop. Difficile de rester naturelle dans ces conditions. Mais je me soigne.

Photo by Ben White on Unsplash

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