Un pont

Je pense souvent à ma grand-mère. À toutes ces choses qui la feraient rire, celles qu’elle adorerait goûter puis reproduire en cuisine avec plus ou moins de succès, celles qu’elle s’empresserait de répéter à son amie qui ferait, à son tour, circuler la rumeur parmi leur petit social club. Je pense souvent à elle, le sourire aux lèvres, nos rires plein la tête, avant de me souvenir qu’elle est morte. Je ne m’y fais pas. Je n’imprime pas. Il me faut faire un véritable effort pour me souvenir du motif de son absence. Souvent, je l’entends encore m’appeler ma poule, réagir à chaque fin de scène des Feux de l’Amour, ricaner depuis les toilettes pendant ses sessions pipi interminables. J’entends encore sa voix qu’elle voulait rassurante quand je lui demandais de ses nouvelles, son habilité à dévier la conversation comme on manie la poursuite d’un théâtre, comme elle se faisait petite lorsqu’on abordait sa santé, minuscule tas d’os éprouvé par les choses de la vie et de la mort.

Ma grand-mère était immense, chaleureuse, lumineuse et nécessaire à ma vie, Soleil de ma Lune. J’avais toujours la sensation que tout tournait autour d’elle. Les conversations, le regards des passants, les sentiments – bons comme mauvais. Ma sœur et moi la suivions dans Paris comme deux poissons pilotes, sillonnant les usagers du métro sans jamais la quitter des yeux, le papier cartonné du ticket de métro qu’elle nous avait donné du bout des doigts soigneusement calé au fond de nos poches. Ne le perdez surtout pas. Et nous ne le quittions pas d’une semelle. 

Dans son élément comme jamais, elle adorait naviguer les rues parisiennes, piétiner dans les boutiques, faire du lèche vitrines et rentrer dans son petit appartement de banlieue les bras plein de paquets pour tout le monde, quitte à malmener le compte joint. Ton grand-père va me passer un de ces savons me disait-elle la main devant la bouche pour retenir un ricanement qui trahissait l’habitude.

Elle avait un trou dans le porte-monnaie gros comme le poing. Gérer son argent, établir un budget, s’y tenir et se serrer la ceinture ne faisaient pas partie de ses commandements, pas un jour ne passait sans qu’elle ne dépense ses sous chez Marks & Spencer pour élargir sa garde robe, sans qu’elle n’achète un bijou fantaisie dans cette mignonne petite boutique rue des Taillandiers, ou qu’elle ne décide qu’il était temps de boire quelque chose ou de manger le quatre heures, et nous nous arrêtions en terrasse, café pour elle, chocolat et Coca pour nous, l’addition s’il vous plait, merci bien jeune homme, la pièce de deux francs n’avait pas fini de tourner dans sa coupelle que nous étions déjà reparties vers de nouvelles aventures.

    Je pense souvent à elle, à toutes ces conversations incroyables que nous avons pu avoir, sans jamais qu’elle ne nous infantilise, sans jamais qu’elle ne manque de confiance en notre capacité de réflexion qu’importe le sujet, à tout ce qu’elle a pu nous apprendre, l’air de rien, en saupoudrant le plus lourd, le plus sérieux, le plus indigeste d’une pincée d’humour bien senti. 

Ce jour humide de Juin, elle allait mal, marchait difficilement, portait une couche qu’elle essayait de cacher du mieux qu’elle pouvait. Tu sais à quel point je suis capable de me pisser dessus de rire, disait-elle malgré tout. Et elle riait du temps qui passe et qui nous éloigne, elle riait de la mort qui l’épargnait une nouvelle fois. Un sursis qu’elle ne demandait plus, parce que tu sais, c’est moche de vieillir. Je l’ai accompagnée aux toilettes, et je l’ai entendue vomir. Je connaissais ça par cœur, le rythme, les bruits, les doigts qui s’enfoncent dans la gorge et le minuscule contenu de son estomac qui heurtait l’émail des toilettes. Ça ne m’émouvait plus, je crois.

    Et pourtant, ce fut la dernière fois.

    C’est peut-être cet au revoir entre nous qui n’a jamais eu lieu, cette conversation en suspens, ces quelques questions plus ou moins importantes auxquelles je n’ai pas eu le temps de répondre qui la maintiennent en vie dans mon esprit, je ne sais pas. Toujours est-il qu’elle est encore là, à mes côtés. Je sens son ombre dans la mienne, ses yeux tantôt compatissants, accusateurs ou interrogateurs posés sur moi au moment de prendre une décision. 

    Alors, quand au début de l’année je suis tombée malade, si malade que le sommeil avait laissé place à la douleur au creux de mon estomac, de longues nuits vides à me contorsionner, pleurer, supplier que tout s’arrête entre deux nausées carabinées, je n’ai pas compris. Et ça a duré. Longtemps. Trop longtemps. Des vomissements quotidiens, aucun aliment toléré par mon organisme, même pas l’eau, rejetée sitôt avalée. De ma vie, je n’ai jamais autant vomi. Je ne pouvais sortir sans m’assurer un accès à une poubelle ou des toilettes en cas de nausée, je prenais le train armée d’un sachet de plastique.

Jusqu’à ce que je comprenne.

Qu’elle dialoguait avec moi de la façon qu’elle maîtrisait le mieux.

    Qu’elle me disait au revoir.

    Que, peut-être, elle cherchait à m’avertir de quelque chose. Ou m’encourager.

Quand j’ai compris, le cauchemar s’est arrêté. Purement et simplement. Aussi vite qu’il avait commencé.

J’y pense souvent. Puis j’oublie. Je n’imprime pas.

Photo by Cristian Newman on Unsplash

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.