Éternité

J’ai perdu mon éternité. Elle m’a filé entre les doigts, s’est effritée avec le temps.
Quand je croise un miroir, je me reconnais à peine sous le violacé de mes cernes, sous l’acné adulte bien plus féroce qu’elle ne l’était adolescente, sous la pâleur de ma peau qui craquelle et irrite.

On m’a un jour dit que j’avais peut-être les plus beaux yeux du monde, scintillants, azurs, pleins de promesses. Aujourd’hui, ils sont ternes et désabusés. Je vous l’ai dit, je ne me reconnais plus. Mon sourire est tombé aux oubliettes. Mon corps s’est dilaté.

Je n’ai pas perdu mon éternité. Elle m’a été volée.

Qui est cette jeune femme sur les photos, souriante comme une arracheuse de dents ? Est-elle aussi heureuse qu’elle en a l’air ? Elle est belle, je peux le dire maintenant. Elle est vraiment très belle, habillée simplement, sans maquillage, sans être particulièrement coiffée. Elle est vraiment belle. Je l’aime instantanément, comme tant d’autres avant moi l’ont aimée sans qu’elle n’en ait la moindre idée, sans qu’elle ne puisse jamais soupçonner l’effet soleil; chaleureux, doux, apaisant; qu’elle pouvait avoir sur les gens. Mais elle se déteste. Elle n’est pas heureuse. Si elle sourit de toutes ses dents à l’appareil photo, « de molaire à molaire », lui dira-t-on un jour, « comme Pamela Anderson », c’est pour lui demander de poursuivre sa route, de ne surtout pas s’attarder sur elle, ne surtout pas capter cette tristesse qu’elle couve depuis toujours et qui parfois transpire.

Elle a un corps des plus « normaux », légèrement en courbes, plutôt harmonieux et généreux. Il est si joli qu’elle pose nue pour des peintres, à plusieurs reprises. Elle est très demandée, et grassement payée. Elle aime le regard que les peintres posent sur elle, dénué de lubricité, simplement curieux et fasciné par la largeur de ses hanches et l’étroitesse de sa taille, sans jugement de valeur ni compliments au bord des lèvres. Ici, on étudie le corps, on ne le commente pas, et ça lui fait un bien fou.
Elle a toujours du mal à tomber le peignoir, au moment où le maître d’atelier claque des mains, enthousiaste. Aller, on commence !

Ils vont voir. Ils vont remarquer. Que vont-ils penser de ce bourrelet, de cette vergeture, de cette aréole distendue ? Son dysmorphisme est si ancré, et si bien nourri qu’il ne peut plus quitter l’exiguïté de son esprit. Elle se voit énorme, boursouflée, elle trouve ça affreux, cette grosseur, c’est ce qu’on lui a appris. Jamais un seul instant elle ne profite de ce corps pourtant normé, du répit qu’être dans la norme peut procurer. Elle n’est jamais assez, ou alors elle est bien trop. Il n’y a pas d’entre-deux. Jamais elle ne se verra pour ce qu’elle est. Jamais elle ne s’aimera, et elle leur en veut, à tous ces gens, de lui faire avaler ces choses affreuses sur elle, son corps, son esprit quand une décennie plus tard, elle n’aura plus que ses yeux pour pleurer.

Je ne reconnais pas cette femme sur les photos, et je n’ose envisager ce qu’elle penserait de moi, avec quel désespoir elle me dévisagerait, avec quelle stupeur elle voudrait savoir ce qui a bien pu m’arriver. Je l’aime. Elle me manque. J’aimerais lui tomber dans les bras, me reposer sur ses articulations plus solides que les miennes, qu’elle démêle mes cheveux et fasse semblant de me casser un œuf sur la tête pour me masser le cuir chevelu. J’aimerais qu’elle m’aime aussi, mais j’ai peur de la décevoir, peur de l’effrayer, d’incarner cette preuve ultime que le futur n’est pas aussi radieux qu’elle l’aurait voulu, et qu’elle en vienne à me détester, à se détester plus, encore plus, toujours plus. Parce que c’est ce qu’on attend d’elle. Parce que c’est la norme. Se détester, se rabaisser, ne pas avoir confiance en soi, c’est ce qu’on attend des femmes. C’est ce qui les rend dociles, désespérées, terre-à-terres. C’est ce qui les fait plonger dans des gouffres au lieu d’escalader des montagnes. C’est ce qui a forgé ma vie depuis le berceau, et me donne cet air hébété sur mes albums photo.

On m’a volé mon éternité. Il faut que quelqu’un paye.

 

Photo by Tamara Bellis on Unsplash

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Oh merci beaucoup de l’avoir lu ! J’essaie ces derniers temps d’être plus clémente avec celle que je suis en ce moment, sans oublier celle que j’aimerais être. ❤

    J’aime

  2. hyperidiote dit :

    Ce texte est bouleversant. Il me touche en plein cœur… Merci de l’avoir écrit.

    Et je suis sûre que cette femme sur les photos serait infiniment plus fière de toi que tu ne le pense. C’est ce que je me dis, quand moi aussi, parfois, je me la pose, cette triste question, devant le miroir…

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.