L’illustratrice

Un son strident la sort de sa rêverie quotidienne et lui fait froncer les sourcils.
Elle déteste être interrompue, même au milieu de rien. Surtout au milieu de rien. D’un geste qui sent l’habitude, elle presse le bouton volume de son téléphone et laisse l’appel tomber dans les limbes du silence puis mourir sur son répondeur.

Qu’est-ce qu’ils ont tous, à s’accrocher désespérément aux échanges téléphoniques quand le courrier électronique existe ? N’ont-ils vraiment pas conscience de leur intrusion dans sa sphère privée ? Elle a pourtant fait supprimer son numéro de ses cartes de visite. Mais trop tard. Cette cliente ne jure que par le téléphone, et l’appelle souvent depuis sa voiture entre deux courses, pour lui faire la liste, à la volée, des retouches à apporter au document. Elle doit imaginer l’illustratrice pendue à ses lèvres, un stylo greffé à la main pour prendre des notes en sténo de ses précieux retours.

L’illustratrice est fatiguée. Elle ne sait plus exactement ce qui l’a menée là, à cet endroit, en cette seconde, à écouter cette cliente lui dresser la liste de tous les défauts de ses dessins, simplement parce que les gens sont incapables d’exprimer clairement leurs besoins. Simplement parce qu’ils pensent que deviner les pensées et désirs profonds de ses clients fait partie intégrante de son talent, entre deux tirages de cartes et bâtons d’encens brûlés.

Du vent. Dans sa tête, il n’y a plus que du vent. Elle l’entend siffler, entrer par une oreille, tourbillonner dans son crâne, puis s’échapper de l’autre côté. Merde. Elle acquiesce. Elle dit oui-oui, ok, ça marche, pas de problème. Mais elle n’écoute déjà plus. L’illustratrice est vidée. Elle sait que son temps de travail vient de rallonger, alors que son salaire restera inchangé. Minable.

En raccrochant le téléphone, elle entend toujours le vent siffler, et sent le noeud se serrer au fond de sa gorge. Elle voudrait enfoncer son visage entre ses genoux et pleurer, une bonne fois pour toutes. Mais elle a peur de ne jamais voir les larmes cesser, alors elle écoute le vent se frayer un chemin entre ses deux oreilles et exécute les ordres, en bon petit soldat. Ses mains marbrées et froides besognent bien loin de ses pensées, son corps engourdi et son coeur atrophié. L’illustratrice ne ressent plus rien, la tempête balaye tout. Sauf la solitude.

Voilà des semaines qu’elle n’a plus de travail. Elle en cherche parce qu’il faut bien, mais elle n’y trouve plus aucun plaisir, aucune excitation, et c’est pétrie de mauvaise volonté, de terreurs profondes qu’elle démarche tous ces gens qui l’ignoreront les uns après les autres. Elle a peur que tout cela, toute cette indifférence et ce mépris ne l’effacent, ne la rendent invisible, recluse dans ce petit trou aménagé. Disparaître et n’avoir existé pour personne quand on a tant à dire et partager. Quelle ironie. Elle est déjà invisible, épuisée à battre l’air, faire de grands gestes pour qu’on l’écoute. Qu’on la remarque. Car ses dessins ne parlent pas pour elle. Ils ne parlent plus tout court. Ni d’elle, ni du monde. Vides. Balayés par le vent, eux aussi.

Où est passé son plaisir ? Elle exerce désormais un métier-passion amputé de sa moitié, jalonné de rouages mécaniques, industriels et enrayés. Les algorithmes divers et variés ont eu raison du peu d’estime qui lui restait, du petit univers autour duquel elle gravitait. Elle n’a plus rien désormais. Hormis cette fatigue latente, lancinante qui la maintient dans l’oeil du cyclone. Elle martèle son clavier, manie son stylet sans jamais rompre le contact visuel de son écran et laisse son esprit vagabonder au-delà.

L’illustratrice n’aime plus dessiner. L’illustratrice voudrait tout abandonner, parfois. Tout plaquer et se terrer dans son trou pour écrire des livres, en recluse vivant de la bonté des habitants du village. Ils sont peu nombreux, les habitants. Elle leur est invisible, et c’est tant mieux. Car l’illustratrice devient sauvage, elle a ce regard d’animal blessé sur le point de contre-attaquer, quand en réalité, tout ce qu’elle veut c’est manger. Ils sont peu nombreux, les habitants. Ils ont peu de moyens. Mais ils savent qu’elle est là, derrière ces murs sales, à tenter de trouver un moyen de communiquer avec eux. Ça a quelque chose de réconfortant, de la savoir là, à leur disposition. Ils savent qu’elle ne veut que leur bien, et au fond, ils l’aiment bien leur illustratrice recluse. Ils ont simplement tendance à l’oublier, et qui pourrait leur en vouloir ? Elle aussi aime ses petits habitants, elle voudrait les faire rêver, les emmener loin de leur quotidien tout en nuances de gris, rallumer les étoiles de ce ciel anéanti. Mais elle n’y arrive plus.

Trop longtemps qu’on ne l’a pas nourrie. Trop longtemps qu’elle n’a pas mangé.

On l’a oubliée. L’illustratrice recluse.

Elle pourrait en mourir.

Personne n’en saurait rien.

 

Photo by luciano de sa on Unsplash

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