Angoumoisine sapée comme jamais


En ce moment, je ne sais pas ce qui me prend, je n’ai jamais acheté autant de fringues.
Enfin non, c’est faux.
Disons que la dernière fois que j’ai dépensé autant d’argent pour du tissu qui me ferait me sentir un peu bonne, c’était il y a plus, bien plus de dix ans, alors que j’étais encore étudiante entre quatre murs angoumoisins, terreau idéal de ma dépression qui n’en finissait plus d’enfler dans ma gorge.
J’étais pauvre, je vivais d’un prêt étudiant calculé au poil de fesse et me nourrissais principalement de chocapics fondus dans du lait chaud. Le climat angoumoisin, mesdames et messieurs, humide et terne jusque dans nos entrailles.

C’est aussi évanescent qu’un fantôme inoffensif que je hantais les couloirs de mon école au bord de la Charente. Le simple fait d’entendre mon prénom dans la bouche de quelqu’un d’autre que moi pouvait me briser. J’étais dans un sale état. Il m’était impossible de tenir une conversation en dehors de ma trinité d’amis sans m’y être préparée. Trinité qui a probablement contribué à me sauver la vie sans jamais le soupçonner. Merci la trinité. Vous me manquez.
A chaque fois que ma voix se mettait à dérailler en pleine conversation, que la boule au fond de ma gorge se mettait à enfler jusqu’à me réduire au silence, et que les larmes brûlaient mes yeux en me rappelant qu’encore une fois, j’étais probablement déshydratée d’avoir trop pleuré, je fonçais au centre ville, et écumais les quelques magasins de fringues du Champ de Mars.

Ca allait très vite. Je savais ce que je voulais. Il fallait que ça respire. Il fallait que ça brille. Il fallait que ça habille ma coquille de telle façon que je puisse m’y terrer tranquille et qu’on me fiche la paix. En gros, il fallait que ça fasse illusion, que ça m’attire quelques compliments qui me feraient un peu oublier que la vie angoumoisine me rendait triste comme les pierres en m’isolant de tout ce que j’avais toujours connu. Alors j’achetais, je repartais avec de gros sacs plastiques gonflés de fringues qui rongeaient dangereusement mon budget bouffe déjà amaigri.
Devant mon miroir, j’essayais tout à la chaîne et à la dure, sous le pire éclairage possible histoire d’être certaine de ne jamais pardonner, ne jamais trouver d’excuse à ce corps d’être tel qu’il était.
Et ça marchait. Comme quoi, je peux être déterminée à quelque chose quand je le décide.
Et déterminée à me détester, je l’étais.

Je me maudissais de ne pas profiter de ma jeunesse, d’être paralysée par la peur de l’abandon, de fuir les interactions sociales comme la peste pour ne surtout pas prendre le risque de découvrir que je n’avais ma place nulle part. Je m’en voulais d’avoir quitté Paris, pas parce que je l’aimais, mais parce que j’étais folle amoureuse de l’un de ses habitants qui deviendrait mon mari par la suite. En m’éloignant de Paris, je m’éloignais de l’amour de ma vie, mais aussi de mes amis, de ce que je considérais comme ma famille à l’époque. J’avais tout quitté, certaine de faire le bon choix, de suivre mes rêves et de croire en eux.
Alors, quand au bout de deux mois, je me suis rendue compte que je m’étais trompée, il a été plus facile de faire comme si, pour ne pas décevoir, et pour me prouver que j’étais capable de terminer ce que j’avais moi-même commencé. Assumer.

Alors que mon corps prenait de plus en plus de place, comme pour donner le change, assurer au monde que j’étais toujours là, mais si ! Regarde, on ne peut pas me rater, je me terrais dans ma coquille en me faisant de plus en plus petite, de plus en plus légère, de plus en plus invisible. Je n’avais plus rien à dire, plus rien à faire, plus rien à exiger, j’étais une poupée russe ayant perdu son noyau. Plus mes vêtements étaient neufs et voyants, plus je disparaissais. Parfois, un sursaut me faisait me débattre et soudain, alors qu’un pote de promo essayait mon nouveau bonnet, je m’entendais lui offrir, mais si, prends-le, je t’assure, j’en ai plein, j’ai jamais froid, et puis de toute façon les bonnets ça fait les cheveux gras. Il repartait avec mon bonnet sur la tête, et je ne comprenais rien de ce qui venait de se passer, j’avais froid, franchement t’es conne ou quoi ? tu sais combien de repas tu as sacrifié pour t’acheter ce truc en laine là ? J’ai appris maintenant. Je dissociais.

Pourquoi je raconte tout ça ?
Parce que maintenant, il y a un déclic. Vous savez, quand vous galérez à emboiter deux pièces de Lego et qu’elles se joignent d’un seul coup en un gros CLIC satisfaisant (je sais de quoi je parle, je suis en train de monter le Faucon Millénium sur mes heures perdues, et purée, que ça soulage tous ces trucs qui s’emboitent parfaitement… c’est aussi la raison pour laquelle les puzzles sont l’un de mes passe-temps favoris)
En ce moment, ma coquille et moi, celle qui s’habille et celle qui passe à la caisse, en gros, on est deux pièces de Lego parfaitement emboitées. Une seule et même personne, complète, qui sait ce qu’elle veut sans procéder par élimination de ce qu’elle ne veut pas. Et je veux la paix. Je veux de la couleur. Je veux du beau, du confort, de la douceur et du swag. Je veux de l’amour. J’y ai le droit. Je le fais valoir.
Je passe de veste en veste, j’en ai une jolie collection maintenant, j’y colle des patchs, j’y accroche des pin’s, des broches, je saute dans des pantalons parfaitement à ma taille dont l’entrejambe ne s’use pas après deux après-midis de marche, ils sont beaux, ils ont des motifs. Je mets des chemisiers qui auraient rendu jaloux mes profs d’arts plastique du collège et j’entretiens même un petit teacher core avec une pincée de fierté. Je déambule dans les rues de Lausanne sans avoir envie de me cacher, j’embrasse mon large reflet dans les vitrines.

Je ne rentrerais plus jamais le ventre.
Plus jamais.
Parce que respirer est trop important.

Photo by Md Salman on Unsplash

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