Ad nauseam

Il y a dans cette douleur quelque chose de préhistorique, qui remonte depuis les entrailles du temps en un bouillonnement chaud, organique, ravageur.

Il y a dans cette douleur, moi, tordue, pliée, organe sur organe. Un nœud de spasmes qui ne tient plus debout. Plus de force, plus d’envie, plus de vie. Il y a de la fièvre là, tout au fond de moi, une chaleur de cataclysme qui fait trembler mes os et porte mon sang à ébullition.

Je suis debout, sous la douche qui habille la salle de bain d’un coton épais, les jambes flageolantes sur l’émail désespérément froid de la baignoire. Le peu de forces qu’il me reste est sollicité par mes bras qui essorent sans relâche ma protection réutilisable gorgée de sang noirci. Et je réalise qu’en cet instant, dans ces gestes, c’est là que je me sens la plus désœuvrée, la plus ratée. La plus triste aussi. En tentant d’effacer le sang. De soigner les blessures qui restent ouvertes malgré tous mes efforts. Je saigne en continu : quand ce n’est pas du cœur, c’est de l’utérus. Rien ne passe vraiment. Chaque mois, je crois être guérie, et chaque mois, la folie me cueille à nouveau, fraîche comme la rosée, la cicatrice cède, et sang et eau se mêlent, l’un diluant l’autre à tour de rôle.

J’ai commencé ce texte au pic de la douleur, et je ne sais plus ce que je voulais y dire. Pourtant, nous sommes jour 3 de ce nouveau cycle, le sang coule toujours et la douleur est toujours présente, elle voyage, de mes reins à mes pieds jusqu’à fourmiller dans ma nuque et mes mains. Mais je ne sais plus pourquoi j’écris.
Je crois que je suis fatiguée de ce cycle infernal que rien ne semble pouvoir briser. Je suis épuisée de l’infertilité, de cette maternité qui m’obsède et m’est hors de portée. J’ai parfois l’impression qu’on me la refuse, qu’on me croit incapable de, qu’on me punit d’être moi, l’empotée de service, la « fatiguée de naissance », l’artiste fauchée et frustrée, l’introvertie aux tendances asociales. Mais il se peut que je mélange tout, à cause de la tristesse qui me fauche tous les mois dès que j’aperçois du rouge sur le papier toilette. A cause de ces quelques jours de 2018 en l’espace desquels j’ai appris ma grossesse, explosé de bonheur, ressenti ce besoin viscéral de nidifier, cette sensation d’être enfin là où je suis supposée être, puis tout perdu dans un torrent de sang et de douleurs indescriptibles lors d’un voyage en train Genève – Paris.

Aujourd’hui, alors que j’écris ceci, ça fait 4 ans, et je le ressasse toujours, sans comprendre pourquoi. Je ne suis pas spéciale, je suis au mieux une décimale dans les statistiques de fausse couche. Les gynécologues n’étaient en rien surpris, c’est très courant, et à votre âge encore plus, rien n’est de votre faute (je sais), le positif dans tout ça c’est que vous êtes tombée enceinte et que c’est bien la preuve que ça fonctionne. Il n’y a rien d’autre à faire que d’être patients.

Yay, donc? Et nous voilà, 4 ans plus tard, toujours nullipare et infertile à voir toutes les amies tomber enceintes, élever leur bébé, ajuster leur vie à ce petit être qu’elles aiment de tout leur cœur alors que le mien s’assèche avec les années, je le sens bien. La moitié du temps, je me transforme en vieille dame frustrée et amère, qui en a assez d’entendre que tout arrive (ou n’arrive pas) pour une bonne raison. Une petite vieille qui vit tout comme une injustice et prend tout personnellement.
Et le reste du temps, l’espoir m’emporte. Il renaît de ses cendres, à chaque fois. Il prend vie d’abord en pensée ;quand je croise des familles, de jeunes parents, des bébés dans leur poussette qui me sourient dans les transport; puis en rêve ; sous forme d’une enfant minuscule pas plus grande que ma paume que je dois habiller avec des accessoires pour poupées.
C’est quand l’espoir se manifeste physiquement qu’il est le plus cruel. Les sensations aux creux du ventre, la poitrine qui élance, la fatigue hormonale qui m’enferme dans ce cycle autonourrit de rêves maternels, la nausée, les retards de règles. L’espoir se transforme alors en folie.

C’est vrai, après tout, ça a déjà marché une fois.
Tout coïncide.
C’est peut-être ça.
Non, c’est forcément ça.

Et puis, je saigne, et le schéma se répète ad nauseam.

Ad nauseam is key here.


Photo by Alexander Sergienko on Unsplash

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