À la petite fille au sable doux

Je te revois, les jambes nues, écartées, ta jupe remontée pour ne pas la salir quand ta petite culotte blanche, à même le sol, marquait déjà ses plis d’une légère poussière. Tu frottes frénétiquement la paume de tes mains et la pulpe de tes doigts pour extraire du sol cette poudre tantôt grise, tantôt blanche, tantôt sable, homogène, fine et douce comme le sable chaud d’une plage frappée du soleil depuis son zénith. Chaque jour, à la même heure, au même endroit, tu frottes, et tu frottes, jusqu’aux cloques, parfois jusqu’au sang, en rythme avec les autres dans une forme de labeur synchronisé, quelque chose de plus grand que vous, quelque chose de nécessaire pour le bien commun de tous les enfants.

Il y a des coins à sable doux comme il y a des coins à champignons, et seules les initiées, tes amies les plus proches en connaissent le secret. On se chuchote des indications, on se montre discrètement les récoltes stockées dans des flacons à bulles reconvertis ou dans ses sacs à billes. Tout ça pour un peu de douceur au creux de la main. Tu aimes en attraper une pincée et la laisser filer au vent en frottant légèrement ton index sur ton pouce. Grain après grain, elle s’envole et disparaît. Tu n’as que quelques années au compteur mais tu sais déjà que la douceur n’est pas faite pour durer, qu’elle glisse entre les doigts, inexorablement, comme le contenu d’un sablier. Quand finalement tu te relèves et que tu passes tes mains minuscules sous le robinet, c’est les yeux écarquillés que tu constates le rouge sur tes mains, le sang qui coule, les brûlures, les cloques, et je sais que tu te demandes comment quelque chose d’aussi doux peut faire autant de mal. Tu pourrais en conclure que la douceur se mérite, qu’elle nécessite un sacrifice de chair, qu’il faut d’abord avoir souffert pour être heureux. Mais tu ne crois pas en la notion de mérite, tu la trouves cruelle et injuste.

Du haut de ta poignée d’années, tu es convaincue que notre présence sur terre est purement ornementale, de petits joyaux reflétant le soleil pour en développer le spectre lumineux. Nous sommes là pour être beaux, apprécier la beauté, pas pour souffrir en échange de bonheurs disséminés, dilués dans la douleur.

Alors, un jour, tu décides d’arrêter le sable doux, au moins le temps de soigner tes mains abimées. Tu ne sais si c’est la crème et son résidu légèrement gras sur le bout de tes doigts, mais tu découvres que la douceur se loge partout, tant que le toucher est délicat. La douceur, c’est toi. C’est la pulpe de ton index qui caresse le monde.

Photo by Aron Visuals on Unsplash

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Merci beaucoup Shane ❤ J'ai beaucoup de chance que tu me lises jusqu'ici !

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  2. Shane J. dit :

    Pfiou ! Encore un texte qui me souffle ! En plus, il tombe a point nommé, j’avais vraiment envie de douceur. Merci pour le boost au moral !

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