The thrill is gone

Derrière un masque FFP2 qui me donnait l’air d’un canard malade, j’ai poussé la porte d’un bar de mon quartier, commandé un coca zéro et attendu.
Que cette sensation de fracture temporelle se dissipe.
Que cette culpabilité et cette peur de la menace invisible s’évaporent.
Que cette envie de considérer cette soirée comme historique après 18 mois d’isolation soit remise en question.
Mais rien.

L’un après l’autre, ils sont arrivés. Les amis, les copains, les voisins, les connaissances, une bière à la main, ont posé leurs fesses sur les tabourets trop hauts du bar, et puis, les lumières se sont tamisées, le micro a lâché un ou deux larsens d’introduction comme pour réclamer l’attention, les instruments ont retrouvé corps. Et le concert a commencé.

Un, deux, trois, quatre, et le blues a retenti dans la salle minuscule. C’était de circonstance.
Entre ces quatre murs, il y avait cette rumeur électrique, une restriction. Une contenance. Nous transpirions tous du blues, à plus ou moins grosses gouttes, et pourtant, tapis dans l’ombre de la salle, personne n’osait prendre part à la clameur. Ainsi, nous observions ce petit bout de femme porter ses musiciens à bout de bras, hurler ces deux dernières années dans un micro capricieux les fesses vissées sur nos sièges inconfortables. Ça se dandine. Ca toussote. Ça sirote. Mais ça ne chante pas. Surtout pas. Ça applaudit pour combler les silences, pour briser la tension, s’exprimer maladroitement.

Mais nous restons muets. Murés. Chacun face à notre verre qui se vide trop vite, à nos angoisses, nos peurs les plus ancrées. Émus par cette voix éraillée à force de cris et de pleurs, par ce discours qui se faisait le notre, ce blues, cette mélancolie qui nous liait tous.
Et puis, les bières aidant, la retenue a foutu le camp. Les premiers murmures se sont fait entendre, d’abord au fond de la salle, quelques bouts de paroles, quelques claps en rythme. Puis sont arrivés les cris, les sifflements, les chants du cœur, ceux qu’on hurle si fort que chanter faux ou juste nous importe peu.

Je prends l’air, sur la terrasse du bar. Mon mari range sa guitare encore tout transpirant, comme à chaque fois qu’il joue sur scène. Ça sent l’automne, l’herbe qu’on roule et qu’on fume, la bière séchée. Le sol est humide, j’ai chaud et froid à la fois. Je tombe le masque, prends une grande inspiration qui rafraichit mes cordes vocales irritées, et j’expire un petit nuage de brume aux relents de soda. Le chapeau circule, j’y glisse mon seul billet, comme un merci discret.

Pour avoir amplifié nos voix.

Photo by Jo Jo on Unsplash

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