De l’art de terminer

Parce que oui, c’est un art qui m’est étranger.
Je n’ai terminé qu’une chose dans ma vie, c’est ce fichu film de fin d’études que j’ai bien failli abandonner des millions de fois, face à chaque incompréhension, chaque critique, chaque problème technique rencontré qui saupoudrait sur ce projet des saveurs de malédiction, des aigreurs qui me l’ont rendu indigeste à bien des reprises.

Et pourtant, je l’ai terminé

Ça restera un mystère pour moi. Cette année-là (en 2011, je crois) fut l’année des changements. J’allais enfin quitter Angoulême, cette ville morne et triste qui m’avait enlevée à la vie trois longues années durant. Je réalisais tout doucement que mes relations familiales, que je pensais cordiales et solides, avaient la solidité d’un château de cartes, et que j’étais seule désormais, sans toit qui m’attendait, sans chambre d’enfance aux murs barbouillés de mes premiers dessins, sans figure parentale venue m’accueillir à mon retour tant attendu des eaux charentaises. Je n’avais plus de chez moi. Il me faudrait en construire un autre, accompagnée de ceux que mon absence pesait.

Alors, j’ai reconstruit un petit nid, plus ou moins douillet. J’ai franchi une frontière et mis quelques centaines de kilomètres entre la déception et moi, et j’ai terminé ce projet de fin d’études au milieu des cartons, alors que j’avais déjà mon diplôme et sa jolie mention en poche. Je n’avais pourtant pas de fin à cette histoire. Cette fin protéïforme qui m’avait échappé des dizaines de fois s’est révélée un matin, alors que je terminais ma deuxième tasse de thé noir. Je savais d’ores et déjà que je ne travaillerais pas dans l’animation, que je n’aurais aucune perspective d’avenir dans ce domaine, et pourtant, pour une fois dans ma vie, je voulais venir à bout de cette montagne. Faire un film animé de six minutes seule, de la simple idée en passant par l’écriture, la mise en scène, l’animation et le montage (Dieu merci j’ai eu de l’aide pour la bande son, sans quoi j’aurais été contrainte de rendre un film totalement muet pour un impact moindre, il faut l’avouer) me semblait totalement hors de portée. Et ça l’était.

Lancée à pleine vitesse dans la course aux diplômes, je prenais du retard sur mes camarades de promo, jour après jour, écrasée par la conviction que rien de ce que je faisais ne vaudrait jamais la peine de voir le jour. Je crois que cette conviction ne m’a jamais vraiment quittée, et je lutte contre elle chaque fois qu’un concept d’illustration pop dans mon esprit, chaque fois qu’une nouvelle idée de roman ou de nouvelle me tombe dessus sans que je ne l’ai cherchée, chaque fois que j’écris un nouvel article sur ce blog. Je me dis à quoi bon ?

Ça n’intéresse personne. (C’est faux, ça m’intéresse moi)

Pourquoi je fais ça ? (C’est souvent une bonne question, mais la vérité c’est qu’en art, on n’a pas toujours besoin d’une raison. J’en ai pour la plupart de mes projets, mais c’est de leur bien-fondé que je doute.)

En décembre 2011, six mois après avoir empoché mon diplôme, je rendais mon film de six minutes à l’équipe pédagogique de mon école, à peine gênée du retard pris, gonflée de fierté d’avoir enfin quelque chose de terminé entre les mains. Un début, un milieu, une fin. Incroyable. Je déteste la métaphore de l’accouchement pour l’élaboration de projets et pourtant, n’ayant jamais donné naissance, j’ai instantanément pensé que les émotions devaient se recouper quelque part.

L’exception qui confirme la règle

Presque dix ans plus tard, je regrette de ne pas comprendre les rouages de ce mécanisme compliqué m’ayant permis d’accoucher de ce film. Pourquoi ce projet plutôt qu’un autre quand mon diplôme ne dépendait pas de sa complétion ?
Pourquoi suis-je incapable, à ce jour, de reproduire ce schéma de persévérance ?

Naïvement, j’ai commencé l’écriture en pensant qu’il me serait plus facile de transcrire mes idées et pensées en mots qu’en dessin, ayant toujours eu une affinité particulière avec le maniement du français.
Si ça n’est pas totalement faux, il m’est cependant difficile de maintenir l’effort sur la longueur. Je manque d’endurance, mon rythme d’écriture décroît peu à peu et la confiance que je place en mes idées s’amenuise considérablement après quelques semaines à les porter à bout de bras. Le doute prend le pas sur tout : la pertinence de l’idée, sa réalisation, la psychologie de mes personnages, l’intérêt du message. Le fond et la forme revêtent des contours que je ne leur connais pas, et je me perds dans les questions sans réponses.

Ainsi, je ne termine jamais rien. Comme victime d’une malédiction, je me lance dans chaque nouveau projet la mort dans l’âme, appréhendant le jour de son décès prématuré et remettant en question mon taux d’investissement, car…

À quoi bon ?

Photo by Hillary Black on Unsplash

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