Tout reprendra (enfermés, 5)

Hier, la ville s’est réveillée. Le bruit est revenu, la place grouille à nouveau de badauds imprudents qui se collent aux passages piétons. Les travaux d’en face ont repris, et les ouvriers mettent un point d’honneur à travailler en musique. Musique largement couverte par les scies sauteuses et les marteaux piqueurs, mais j’imagine que c’est l’intention qui compte. Les gens s’assoient sur les marches de l’eglise, les skaters dévalent les rues pavées dans un vacarme auquel nos oreilles sont déshabituées. Les klaxons fleurissent, et les dérapages reprennent et rien de tout ça ne me fait du bien ni me rassure. Peut-être aimerai-je avoir leur témérité au fond, ou leur insouciance pour certains, cette confiance en la vie qui les pousse à sortir à la moindre occasion, à reprendre leurs habitudes à la seconde où l’opportunité se présente.

La vérité c’est que j’ai peur. Peur de tomber malade, peur de contaminer quelqu’un, peur que tout s’effondre dans le sang et la faim. J’ai peur que le peu que je suis parvenue à construire chavire à la moindre bourrasque, petit rafiot fragile en eaux troubles. J’ai peur de replonger dans les abysses d’une dépression que je ne connais que trop bien, celle qui vous enlace d’abord, vous montre la voie du réconfort, puis vous attire vers le fond à grands coups de sommeil sans fin et d’assauts de fatigue. Celle qui rend muettes toutes les envies, tous les désirs, anéantit les rêves et les espoirs.

Hier, j’ai dormi. La nuit, mais la journée aussi. Je dors chaque fois que l’inspiration me fuit, chaque fois qu’une pensée noire vient me hanter, chaque fois que l’angoisse bout au fond de ma gorge. Comme si mon corps possédait un off switch quelque part, qui met la carlingue en veille pour éviter la surchauffe. Et je me réveille toujours plus angoissée, car la journée n’est pas terminée et il faut bien la vivre jusqu’au bout. Je fais des rêves étranges, qui m’inventent une autre vie, parfois même un autre corps. Mes rêves sont peuplés des enfants que je n’ai pas, d’actes de courage qui me font cruellement défaut.

Je sais bien que plus rien ne sera jamais comme avant. Cette crise sanitaire a révélé tant de choses qu’il sera impossible d’ignorer. Alors, voir tous ces gens essayant désespérément de retrouver les habitudes qui peuplaient le monde d’avant me fait l’effet d’un faux-semblant pervers, d’une grande imposture collective, un écran de fumée destiné à cacher la menace, comme le nuage d’encre d’une pieuvre apeurée.

Parce que la vérité c’est ça. La peur est là, en chacun de nous, plus ou moins ancrée profondément, mais elle est là. Et le champ lexical utilisé par ce guignol de président n’y est certainement pas pour rien. On n’emploie pas les mots qu’il a employés à la légère, si ce n’est pour insuffler la peur et espérer un meilleur contrôle des masses.

Et ça fonctionne.
Et ça m’effraie.

Photo by Jacek Dylag on Unsplash

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