Briser la chaîne (enfermés, 4)

Ce matin, mon téléphone a sonné. J’en avais perdu l’habitude, le bruit m’a plongé dans une torpeur qui m’a rappelé de mauvais souvenirs : les cris d’un éditeur insatisfait, les retours clients qui ne rallongent jamais mon salaire, ou simplement la flemme des collaborateurs d’échanger par email, parce que c’est plus simple par téléphone, tu comprends et qui, du coup n’avaient aucun scrupule à me déranger à toute heure.

J’ai décroché pleine d’appréhensions, sans même regarder si le nom de mon interlocuteur s’était affiché. J’ai marmonné un allô mal assuré, puis j’ai entendu un vague regarde par ta fenêtre.
Elle était là, au milieu du trottoir désert en tenue de jogging, à remuer le bras et agiter la main, criant coucou c’est moooooi, je voulais vous voir en vrai, ça fait trop longtemps !

Ça nous a collé le sourire pendant plusieurs heures. Pendant quelques minutes, une troisième personne avait intégré notre cercle exclusif de couple confiné, même à bonne distance d’une trentaine de mètres. On en avait besoin. Car les vidéos conférences se suivent et se ressemblent toutes, avec leur lot de blancs et de quoi ? J’ai pas entendu. Finalement, on en ressort lessivés, comme après un bain de foule. Et cette vignette de retour qui nous matraque notre tronche amochée, je la trouve d’une violence inouïe, et je suis bien incapable de l’ignorer. Je passe donc mon temps à regarder mon propre visage articuler, réagir, et à maudire ce physique ingrat dont j’ai hérité. Ce nez épais qui accapare l’attention, ces pommettes et ce menton saillants, cette bouche tordue qui s’étire et se contracte à outrance, toute alourdie de ces immenses dents, démesurées, disproportionnées. Sans parler de mon statut de femme grosse amplifié par un objectif peu clément. Aucun angle ne me fait grâce.

Chaque jour, je fais le tour de mon corps boursoufflé, et j’inventorie les nouveaux bleus venus consteller ma peau. Tu vois, celui-ci vient de la poignée de porte des toilettes. Celui-là est apparu après que le chat m’ait fait trébucher sur le fauteuil. Lui, c’est le petit nouveau : merci le rebord de douche. Ce sont les cicatrices d’une guerre froide entre l’espace restreint et ma carapace qui hante ses recoins. Aucun ne lâchera jamais de leste.

Le temps se couvre et pour la première fois depuis que ce bordel a commencé, ça sent la pluie. L’air se remplit d’humidité, et je me demande quelle lumière baigne le Lac à ce moment précis, quel dégradé de couleurs l’habillera jusqu’au coucher du soleil. Des semaines sans le voir me poussent chaque soir à m’y envoler en rêve, planer au-dessus des cygnes et des bateaux de plaisance, entendre les mouettes se disputer les perches, écouter vrombir les ailes des canards au décollage.

Les repas se font de plus en plus frugaux, et ma faim se transforme en une suite de brûlures d’estomac puis d’œsophage. J’espère vraiment que la gastrite qui m’a terrassée en Février ne deviendra pas chronique, ou ne me creusera pas les parois des organes. Les ulcères, c’est ma hantise. Ça me fait flipper. Surtout dans ce contexte d’embargo médical. Je croise les doigts. J’aimerai un jour retrouver la sensation de faim, la vraie, celle qu’on identifie instantanément et qu’on ne méprend pas pour une maladie quelconque. Je ne sais plus ce c’est que d’avoir faim, alors, dans le doute, mon cerveau me persuade que je ne suis jamais affamée. Je pourrais passer des journées entières sans manger, à me plaindre d’avoir mal au ventre sans jamais mettre la faim en cause. C’en devient ridicule.

Voilà, il pleut. Et avec la pluie est revenue la fatigue. J’ai perdu toute notion du temps, j’ai l’impression qu’il est deux heures du matin tellement mes paupières sont lourdes et mes membres engourdis. Je redécouvre la date chaque fois que je regarde mon téléphone (rarement) ou que je poste sur mon blog (encore plus rarement) et je m’empresse de l’oublier dans les minutes qui suivent. Le calendrier grégorien n’a plus de sens, les journées de 24 heures non plus. On vit par tranches d’éveil entre deux assauts de fatigue, de faim et de règles basiques d’hygiène. Je ne lutte plus. A quoi bon ? Dormons tant que nous le pouvons.

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Lou Désario dit :

    Très beau…
    Ce temps qui s’étale…
    Mille courages !

    J’aime

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