S’évader (enfermés, 3)

J’ai une stalkeuse. Elle me suit partout, dans le moindre recoin de mon appartement. Comme mon ombre, elle me ressemble. Elle est moi légèrement distordue, je la sens dans mon dos, sur mes épaules perchée, elle alourdit mes pas.

Au réveil, elle est là, au pied du lit, parmi mes chats. Quand mes pieds touchent le sol pour la première fois, elle rend mes articulations douloureuses, ma tête vrombissante. Le tambour de mes tempes qu’une nuit de sommeil n’a su mettre en sourdine rythme mes journées, et il faut bien faire avec. Car la fatigue ne me quitte plus jamais.

Quand je suis enfin réveillée, et après avoir repoussé l’heure de mon réveil au moins deux fois, j’emprunte la démarche d’un zombie tout neuf jusqu’à la cuisine pour préparer le petit déjeuner. Mes réserves de thé, autrefois outrancières touchent à leur fin, et je ne pensais jamais voir ce jour. Ça m’angoisse, sans que je ne puisse expliquer pourquoi. Chaque geste est exactement le même que la veille. Une cuillère dans cet infuseur, une et demi dans celui-là. Quatre tranche de pain (industriel car en Suisse, on ne sait pas vraiment faire le pain, soyons honnêtes), deux chacun. Beurre, confiture, et l’épisode d’une série, souvent un sitcom bien débile pour ne surtout penser à rien.

Ensuite, c’est le travail. Et je choisis ce temps pour écrire au lieu de dessiner, parce que toute logique a fichu le camp dans nos contrées. Je ne dessine plus, je n’en ai plus l’envie. Et comme personne ne me paye pour quoi que ce soit, j’ai décidé de ne pas me ronger les sangs parce que je suis incapable de cultiver mon inspiration, et je couche mes pensées dans une multitude de fichiers textes qui moisiront dans les limbes de nos données informatiques. Ça me soulage. Un peu.

Quand sonne midi aux clochers de la ville, il nous suffit de remplir deux casseroles d’eau et attendre qu’elle boue. Deux loups affamés, deux types de pâtes. Deux salles, deux ambiances. Farfalle pour moi, tortis pour lui. Un peu de sauce ou de gruyère rapé, ou parfois les deux, et le tour est joué. On mange côte à côte, comparant l’absurdité de nos jobs respectifs et leur vacuité révélée à la seconde où leur contexte est un peu altéré. On rit, on rôte (beaucoup), et on rit encore.

Puis la fatigue me retombe dessus, plus demandeuse et énervée que jamais, et je ne suis pas de taille à lutter. Je pique du nez sur mon iPad, les yeux me brûlent, et je me dis naïvement que je ne vais les fermer que quelques minutes. Minutes qui se changent en heures en un battement de cils. La luminosité a déjà changé dehors. Il est cinq heures. Et je suis fatiguée, encore et toujours. Fatiguée de n’avoir rien accompli une nouvelle fois.

Je saute dans mon short et ma brassière de sport, puis j’enchaîne les mouvements sans queue ni tête, le plus vite possible. Je sens ma tête se vider, l’angoisse me quitter avec toute cette sueur qui découle de ma peau intoxiquée. Je souffre. Je perds mon souffle et je peine à le retrouver, je frôle la crise d’asthme et j’aime la sensation de puissance qui m’envahit quand je lui échappe. Je reste allongée sur mon tapis de sport humide, collant, dans mes effluves aux accents d’ammoniac. Je me félicite d’avoir maintenu la fatigue à distance au moins un temps. Puis je m’en veux d’avoir cédé à la culpabilité, à cette injonction de produire, de remuer, de rentabiliser son temps.

Une bonne douche, tantôt froide, tantôt chaude, et enfin, la fatigue semble rejoindre l’eau savonneuse dans le siphon de la baignoire. Il faut déjà refaire à manger, trouver une idée de repas, identifier ce qui nous fait envie. Pour moi, la réponse est simple : rien. Je pourrais aisément me passer de repas quand je suis dans cet état apathique. Heureusement, je ne vis pas seule et mon mari décide de prendre le relai aux fourneaux. Je le laisse opérer, il me nourrit, presque à la becquée.

Vient enfin la soirée, quand la nuit s’installe doucement et englobe le quartier. J’allume ma console, et je noie le temps dans Stardew Valley, où je prends soin de ma ferme, de mon jardin, et de mes animaux virtuels. Les journées, parfois les saisons passent en une soirée, et ce temps en vitesse accélérée compense l’élasticité de ma timeline personnelle. Je rejoins mon mari dans le jeu, il s’occupe d’arroser le potager et je pars à la cueillette et à la pèche. Je suis censée loger dans une cabine adjacente à la sienne mais, même virtuellement, nous sommes bien incapables de dormir l’un sans l’autre alors nous couchons dans le même lit minuscule, et on se dit bonne nuit en nous claquant un bisou. C’est le dernier rappel. Le rideau se baisse.

Photo by Inside Weather on Unsplash

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.