A bout de souffle (enfermés, 2)

Je rêve de grands espaces, de profondes bouffées d’air depuis le sommet du Grand Muvéran, de roulades dans les pentes herbeuses, du bourdonnement des abeilles tout proche. L’an dernier, à cette période, j’avais joué à l’apicultrice d’un jour. Trente degrés de printemps et ce costume de protection qui absorbait les litres de sueur que mon corps déversait à flots, l’un de mes amis avait décidé de nous présenter ses ruches et leurs petites habitantes mielleuses. Nous avons nettoyé les enclos, récolté le miel sauvage, cherché des yeux les reines et noté le pourcentage approximatif de futures butineuses en soulevant chacun des rayons bourdonnants d’abeilles relativement calmes, blasées de notre présence opportune. C’était un après-midi magique, rempli de petites choses, vide de toute angoisse, pas même celle d’une éventuelle piqûre. Et pourtant, il y en a eu, mais on les a oubliées volontiers.

Aujourd’hui, je sens la poussière s’insinuer dans l’atmosphère confinée de mon appartement. J’aspire des tonnes de poils de chats qui passent leur temps à renaître sur la moquette simplement pour hanter mes bronches. Et cette cuisine que je déteste tellement, toujours encombrée, mal fichue, qui se remplit doucement de déchets recyclables dont je ne sais que faire, toutes les déchetteries étant fermées jusqu’à nouvel ordre. Ces collines de recyclables viennent accentuer son indéniable côté seventies que j’ai en horreur, ses couleurs sales et claires obscures. Cette pièce est pleine de choses écaillées. Tout se décroche au moindre contact, la peinture s’étiole, le revêtement vinyle des meubles gondole et cloque jusqu’à l’explosion. Si la cuisine est belle et bien le cœur d’une maison, alors la mienne est en fin de vie.

Au coin de la grande fenêtre donnant sur la ruelle, il y’a cette minuscule araignée qui semble avoir élu domicile au coin du carreau. Je la regarde, parfaitement immobile à attendre son prochain repas, alors que l’eau de mes pâtes peine à bouillir sur ces plaques dominos énergivores et parfaitement inefficaces. Il ne se passe rien, pas un bruit, pas une vibration. Parfois, un bus vide dessert l’arrêt au pied du bâtiment. Soyons responsables ensemble, restez chez vous clignote son panneau lumineux. Ironie, encore et toujours. J’obéis. Je reste chez moi.

Nous ouvrons tous les jours chacune des fenêtres de l’appartement, et l’impression que rien ne suffit à renouveler l’air persiste. Quelque chose de vicié se répand malgré tous nos efforts, comme si un animal avait rendu l’âme dans le creux des murs. Un bout d’humanité, peut-être. Notre animalité, sûrement. Nous sommes deux loups en cage. Deux loups qui s’aiment et se chahutent pour oublier les barreaux, oublier l’extérieur, oublier qu’ils ont faim d’autre chose. De grands espaces et de courses infinies.

Je ne lis jamais les nouvelles. Je refuse de décompter les morts et les résumer à de simples courbes. Je refuse d’écouter les mots des nantis qui de leur vie n’ont jamais eu rien à craindre. Je refuse de les laisser nourrir mes angoisses déjà bien potelées et entretenues de mes propres mains. Je refuse de laisser cette saloperie de virus devenir le parfait prétexte d’un avenir toujours plus sombre dont hériteront nos enfants. Tu parles d’un cadeau. Je veux que notre colère soit entendue, déchire les silences des rues désertées, et leur parvienne dans un cri choral, à l’unisson. Quelque chose qui ne s’essoufflera plus jamais, qu’ils ne pourront plus ignorer.

Un lourd écho qui rebondira dans le grand air, sur les flancs du Muvéran et partout ailleurs.

Photo by Nijwam Swargiary on Unsplash

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