18 mètres carrés

Je me souviens du minuscule coffre de la Renault 5 qui débordait des vêtements d’été de ma grand-mère; du parfum de sa laque qui envahissait l’habitacle et se mêlait aux effluves d’eau de Cologne bon marché dont s’aspergeait mon grand-père. Je me souviens des serviettes coincées dans les fenêtres pour nous préserver des rayons du soleil à venir, et de l’odeur sucrée des tartines de confiture rouge dans une feuille d’aluminium réutilisée. Les éclairages routiers qui cavalaient sur nos peaux pâles et luisantes, les ronflements légers d’un demi-sommeil que le ronronnement du moteur venait bercer, Chérie FM qui grésillait du Mylène Farmer dans le vieux poste de radio, et la lumière qui se levait lentement dans ses dégradés de pastel sur la ligne d’horizon.

C’était un long trajet pendant lequel nous avions la chance de pouvoir dormir, ma soeur et moi, affalées sur une moitié de banquette et un matelas gonflable calé derrière les sièges avants. 

Et puis, on finissait par quitter l’autoroute pour nous fondre dans le chant des cigales et les effluves de lavande. Nous longions les chemins de Provence qui traversaient des champs bleutés interminables jusqu’à entrevoir la Tour de Constance percer les quelques entrées maritimes. Aux abords de la résidence, il y avait toujours cette odeur de poisson frit qui nous tirait du sommeil et nous faisait supplier ma grand-mère d’aller à la plage à peine trois heures plus tard malgré la fatigue et les huit-cent cinquante kilomètres de plus au compteur. Elle ne refusait jamais.

Je me souviens du grincement du volet de bois resté fermé pendant la majeure partie de l’année, des araignées à déloger de leurs toiles dans chaque recoin de ces dix huits petits mètres carrés. De grosses araignées, épaisses, sombres et velues dont le festin de moustiques était infini. Je me souviens que ma grand-mère sautait toujours le premier repas pour se consacrer au ménage de la petite maison : poussière, balai, emménagement pour les trois prochains mois, sans jamais accepter d’aide pour pouvoir accomplir ses petits rituels à l’abri de nos regards, pendant que nous refaisions le monde avec nos amis d’une fois l’an déguisés pour l’occasion en comité d’accueil. On ne s’ennuyait jamais ici.

Il y avait ces chats errants qui donnaient naissance à des portées entières rongées par les puces, les tiques et le coryza; ce pigeon accidenté au bord de la route que ma sœur et moi avions tenté de sauver; cette libellule épuisée à qui l’on a servi de l’eau sucrée; ce bébé chauve-souris abandonné par ses parents qui nous appelait à l’aide; ces centaines de vers luisants qui constellaient les jardins une fois la nuit tombée; ces petits poissons encore en vie que je volais à mon grand-père après sa pêche quotidienne pour les relâcher au pas de course dans le Canal du Midi.

Je me souviens du cliquetis de mon vieux vélo sans vitesses que mon grand-père avait récupéré, de son ombre qui se détachait sur le mur des voisins alors que le cadre chauffait sous le soleil de mi-journée. Je me souviens des bancs brûlants sur lesquels on s’asseyait en maillot de bain pendant qu’un nouveau tournoi de pétanque faisait rage, attendant le signal des parents pour rentrer mettre le couvert. Les repas ponctués de « bon appétit » des voisins, la terrasse qui sentait le melon et les fraises, les oiseaux qui venaient réclamer nos restes, les cigales qui rythmaient nos journées de leur chant entêtant. Nous dansions un tango avec le soleil et les marées, jusqu’à la mi-Août et sa grande fête pittoresque, ses déguisements médiévaux, son défilé de la cour le long des remparts, le départ du bateau royal sur fond de feux d’artifice applaudis par la ville entière. Puis nous survivions au traditionnel orage torrentiel d’une violence rare, dont les averses nous noyaient jusqu’aux tibias et faisaient dégorger les égouts du quartier. Tous les ans c’était la même chose, sous le prisme du temps qui passe, de l’adolescence qui prend place dans nos corps et nos têtes. 

Et quand le soleil revenait enfin, lavé des eaux torrentielles, commençait la période des dernières fois. Dernière bronzette, dernière virée à la plage, dernier apéro, dernier repas, dernier ménage pour atténuer les marques de notre passage dans la maisonnette, on astiquait la kitchenette, vidait les poubelles, aspirait chaque grain de sable que nous refusions de trimballer en région parisienne, si loin de chez lui, là où il aurait juré avec tout le reste. Puis, les derniers au revoir, les dernières larmes, les dernières étreintes jusqu’à l’année suivante. La parenthèse ensoleillée se refermait, pour laisser place à la vraie vie, celle en demi-teinte, presque grisonnante, faite de leçons de morale interminables, de cris et d’amours ébréchés.

Photo by Lynn Kintziger on Unsplash

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