Itinéraire et destination

Une série de carrefours et de virages. C’est ça la vie. Une longue route de dilemmes, de choix à faire, de décisions à prendre. Personnellement, je n’ai jamais eu le sens de l’orientation. Je pourrais me perdre dans mon propre appartement pour peu que la lumière ne se lève plus jamais sur ses murs. Je n’ai jamais su me repérer dans l’espace, et pour y parvenir un minimum, il me faut accumuler les traces, semer des quignons de pain sur mon chemin en sachant pertinemment qu’ils ne seront rien d’autre qu’un festin pour les oiseaux. Alors, quand vient le temps d’appréhender un virage et faire un choix, c’est sans conviction que je m’y colle. Ça s’appelle la résignation. Je cherche des signes, je les interprète et ma décision découle ainsi d’un nombre incalculable de facteurs externes que je ne maîtrise pas. Mes choix sont si tributaires de mon environnement qu’on pourrait douter de leur nature même. Sont-ils réellement des choix, ou m’a-t-on poussée plus ou moins subtilement dans une direction comme une boule de flipper sur laquelle le joueur n’a finalement qu’une incidence réduite ?

Un jour que je m’interrogeais sur mon futur et que les réponses se faisaient attendre, je devais arborer ce regard absent que ma mère détestait tellement. Ce même regard qui lui faisait dire dans un rire hypocrite que j’étais – décidément – en permanence dans les nuages et qu’aucune responsabilité ne devrait jamais m’être confiée. Excédée par mon apathie face à la Grande Question (que faire de cette vie dont elle m’avait gracieusement fait cadeau ?), elle est revenue de sa journée de travail les mains pleines de brochures colorées. Je serais secrétaire médicale, voilà tout. Emballé, c’est pesé. “C’est toujours mieux que rien” m’avait-elle lancé en pleine tête, me faisant ravaler mon scepticisme qui semblait perler de chacun des pores de mon front.

Secrétaire médicale.

Bon.

Pourquoi pas, après tout ?

Alors, je me suis lancée dans ce projet comme j’appréhende chacune de mes avancées dans la vie : sans conviction mais dans l’attente d’être agréablement surprise, avec un soupçon de méfiance relevé par un zeste de mauvais pressentiment. Ainsi, ce fut le nez en l’air, à la manière de ces personnes insouciantes qui n’ont rien à perdre que je me présentais à des entretiens dont le contenu me glissa dessus comme un bain d’huile après une pluie battante. Les spasmes de mon estomac entrecoupaient les silences gênants caractéristiques de ce contexte plutôt hostile et creusaient un sourire de plus en plus large sur mes lèvres tant l’absurdité de la situation me sautait aux yeux. J’avais 22 ans, mon bac en poche, j’étais bilingue et possédait déjà une expérience de quatre très longues années dans le monde du travail, et pourtant, je m’obstinais toujours à faire des non-choix. Des choix par dépit. The lesser of two evils. Sans jamais me demander ce que je voulais, moi. Le savais-je seulement ?

Une chose était sure : ce n’était pas ma voie, et toutes les fibres de mon corps me le criaient. Mais je n’écoutais pas. Pour faire plaisir à Maman. Soulager Maman. Ne pas inquiéter Maman. Rendre fière Maman. Je me rappelle cette irrésistible envie de me saborder aux épreuves écrites, de réapprendre à marteler mon clavier de mes index pendant le test de dactylo, de répondre à côté aux questions de culture générale. J’avais besoin d’une excuse pour ne pas poursuivre, fuir cette formation qui ne m’inspirait rien, quitte à décevoir ma mère. Et puis, quand deux semaines plus tard, les résultats sont arrivés, ils furent sans appel. J’étais arrivée première. Partout.

C’est la fierté qui précipita ma mère dans mes bras, laissant son orgueil dégouliner et contaminer mes pensées. J’étais fière de l’avoir rendue fière, ça m’avait pris toute une vie, et pour la première fois, je n’avais même pas essayé.

Me voilà donc à signer des formulaires d’inscription pour une formation de secrétaire médicale en alternance. Il ne me manquait plus qu’un médecin intéressé par mes services à temps-partiel, et encore une fois, sans même essayer, j’en ai trouvé un la semaine suivante. Je ne pouvais que m’incliner face aux signes me poussant dans cette voie, ou aux astres subitement alignés pour faire de moi une employée de bureau modèle.

Au téléphone, il me sourit, je l’entends. Il m’explique que sa secrétaire est actuellement en congé maternité et qu’il aimerait pouvoir la remplacer si jamais elle décidait de ne pas revenir. Il me donne rendez-vous à l’ouverture de son cabinet le lendemain.

J’ai une heure et demi de transports pour m’y rendre, et comme à mon habitude, je stresse tellement de ne pas me réveiller à l’heure que je dors à peine. J’arrive avec un quart d’heure d’avance au cabinet, les yeux humides et cernés, je referme mon volume d’Harry Potter avec regrets.

Il est très souriant, je ne m’étais pas trompée. Il ne s’assoit pas derrière son bureau mais sur la chaise voisine de la mienne, me tend un verre d’eau fraîche et me demande si je préfère un café. Je réponds dans un sourire gêné que je ne bois pas de café, que cette boisson m’a toujours perturbée, qu’elle n’a pas le goût de son odeur et que je ne comprends pas comment les gens peuvent passer outre cette déception jour après jour. Une vraie publicité mensongère.

Il rit de bon cœur, me demande quel est mon parcours, comment je suis arrivée là, dans ce bureau, à mettre un accro au café face à la plus grande contradiction de sa vie.

Et je lui raconte tout, depuis le début. Mes doutes, mes choix impossibles, il m’écoute, je l’étonne.

– Que voulez-vous vraiment ?

– Comment ça ?

– Si jamais vous n’étiez pas ici, là maintenant, sur le point de remplacer ma secrétaire, que voudriez-vous faire de votre vie ?

C’était la première fois que cette question m’était posée. La première fois que j’osais vraiment me la poser. La première fois que j’ai entrepris d’y apporter une réponse. Ma réponse.

– Je crois que j’ai toujours voulu dessiner, et rendre mes dessins vivants. L’animation, j’ai grandi avec ça, vous voyez ? Il y a une magie là-dedans, quelque chose qui amène la création à un tout autre niveau, pour la transcender. Vous allez me traiter de folle mais… C’est comme être le Dieu de son propre univers : cruel, intransigeant, parfois injuste et incompréhensible. Mais aussi beau, clément, tolérant et bienfaiteur. C’est faire vivre tout un monde affreusement esthétique sous l’oeil de caméras invisibles, le porter par la musique et l’affûter au montage. On dit souvent que le cinéma peut être comme un coup de poignard. Pour moi, l’animation, c’est une flèche en plein cœur.

Après un silence qui m’a semblé durer une éternité, il s’est assis derrière son bureau, a réarrangé ses dossiers de trois clac sur la tranche, puis a soufflé.

– Je ne signerais pas votre alternance.

C’était un test, et je l’avais royalement foiré. Les deux pieds dans le plat.

– Je refuse d’avoir ça sur la conscience.

– Ça ?

– Je refuse de couper les ailes à quelqu’un qui a encore des rêves. Vous serez malheureuse ici, et je ne peux pas vous encourager à prendre les mauvaises décisions. Pas en mon âme et conscience.

Alors que j’essayais de trouver un moyen d’annoncer mon échec à ma mère, je n’ai pu lui répondre qu’un merci étouffé.

– Vous me remercierez en éblouissant votre petit monde. Allez réaliser vos rêves, et ne laissez personne vous mettre en cage. Jamais.

J’ai pleuré pendant les deux tiers du trajet retour, et quand j’y repense, cet entretien raté a été l’un des principaux pivots de ma vie. Comme un GPS qui refuse de recalculer un itinéraire et vous ordonne simplement de faire demi-tour, parce que vous vous êtes un peu trop éloigné de votre route.

Un peu trop éloigné de vos envies.

Photo by Chris Fuller on Unsplash

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Oh wow. C’est poignant, touchant. Tu as été extrêmement chanceuse d’avoir cette « claque », ce réveil assez tôt dans ta vie. Bravo, bravo!

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup Marie, quel plaisir d’avoir été lue 🙂
      Oui j’ai beaucoup de chance ! Ironie du sort : je ne me souviens d’aucun trait physique du monsieur et encore moins de son nom. C’est bien dommage, car j’aime remercier les gens de leur impact positif sur ma vie.

      Aimé par 1 personne

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