Essence d’un incendie

J’écoute les battements de mon cœur qui font frémir la surface de mes tempes. J’inspire de grandes bouffées d’un air vicié, lourd, chargé d’une électricité que j’y ai moi-même distillée. J’expire, très longtemps, jusqu’à la douleur, jusqu’au vide; froid et toxique.
La colère ne me quitte jamais vraiment, tapie dans l’ombre de mes recoins. Prête à bondir à la moindre occasion, comme une bête sauvage soumise aux phases d’une Lune peu clémente. Elle ronge les os de ma faune un à un. Elle fait pourrir ma flore, comme un feu glacial impossible à contenir. Elle est la première à se manifester au petit matin, et la dernière à creuser ses sillons au fond de ma gorge au moment de m’endormir.

Je m’impose des exercices de relaxation quotidiens, je perce la peau de mon dos de milliers de piques de plastique, je me noie dans des torrents d’endorphine, j’inspire, j’expire, yeux fermés, esprit au vent balloté entre les arbres d’une forêt dense et lugubre.

La colère ne passe jamais. Elle ne tarit pas. Elle est comme un incendie qui avale tout sur son passage, personne ne peut le contenir, et encore moins l’arrêter. Un incendie ne s’arrête que lorsqu’il n’y a plus matière à brûler. Alors, j’attends. Je laisse la colère me consumer. Je me regarde partir en volutes, perdre la raison en suivant des yeux les méandres tortueuses de la fumée qui émane de moi. J’essaye de m’habituer à cette odeur de chair brûlée, de carcasse en décomposition, de fosse commune à l’abandon. Cadavre ambulant anonyme parmi les autres.

La colère me porte. Elle m’emporte. Elle défonce les portes qui claquent sur le bout de mon nez, elle en fait du petit bois qui vient alimenter son feu; toujours.

La colère m’essouffle, me fait perdre mes mots, me fait oublier de lire entre les lignes. Elle me fait réagir à chaud, quand dans mon abdomen souffle un blizzard dont le froid extrême brûle comme de l’azote liquide. Elle envoie des informations contradictoires à mon cerveau qui ne sait plus à quel saint se vouer. La colère lui hurle que les saints n’existent pas, n’ont jamais existé, qu’il doit se débrouiller seul et escalader les parois de cette fosse commune nauséabonde à la force de ses doigts engourdis. Vivre, survivre, ou les deux.

Depuis un temps impalpable, je survis plus que je ne vis, je crois. Ma raison ne tient qu’à un fil, aiguisé comme la lame d’un rasoir. La colère me déséquilibre autant qu’elle me maintient debout, elle est devenue indissociable de mon être, essence de ma carlingue cabossée. Si elle s’envolait, est-ce que je ne m’effondrerais pas ? Si elle me quittait, est-ce que je trouverais la paix, la sérénité, la vie ? Ou est-ce que, d’un claquement de doigts, je rejoindrais le rang des morts en laissant à la place de mon corps une poupée de chiffons désarticulée ?

 

Photo by Sebastien Gabriel on Unsplash

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