Cocon

Dans mon cocon, rien ne peut m’atteindre. Aucun bruit, aucun son, aucun parasite. Rien de l’extérieur ne me parvient. Pas de froid, pas de chaleur, pas de contact. Je suis isolée du monde et de ses habitants. Il n’y a rien d’autre ici que moi. Rien d’autre que mon souffle, mon pouls, les gargouillis de mon ventre que mon cocon amplifie à qui veut bien les entendre. Moi.

Je suis ma propre audience. Mon propre public. Ma voix roule, glisse et rebondit sur les parois de verre. Je chante. Un air d’opéra entendu à la télévision. Une chanson d’amour qui imprègne mes rêves. Une comptine pour bébé. J’emplis mon petit espace de cette voix usée de poser des questions et d’en tricoter des réponses. Elle est rauque, elle chauffe ma gorge, elle chatouille mon larynx. Il aime ça, le petit habitant. Je le sens.

Je regarde le plafond, le vrai, et j’y projette des formes, des couleurs que je sculpte jusqu’à les rendre vivantes. Elles se rencontrent, échangent, s’aiment, se déchirent. Elles vivent dans un décor patchwork, réminiscence d’une autre vie, un autre monde. Elles me tiennent compagnie, et je leur donne une voix, une personnalité. C’est un accord tacite entre nous. Jusqu’au moment où leur monde se dissipe. Je perds le fil, et elles disparaissent une à une dans un brouillard épais où je ne peux les suivre. Il n’y a plus que le ronronnement des pistons sous mon corps qui le massent et contribuent à la bonne circulation de mon sang. Je les sens du sommet de mon crâne à la moitié de mes cuisses.

Parfois, je relève la tête, pour porter mon regard à l’extrémité sud de mon corps. Mais mon ventre m’en bloque la vue, aussi loin que je m’en souvienne. Je l’observe. Il est d’un rouge sombre, parcouru de sillons violacés. Ma voix le fait se trémousser là-dedans, il y réagit instantanément, je le vois qui remue bras et jambes, qui étire encore un peu plus ma peau déjà frêle. Elle laisse passer la lumière, tant et si bien qu’en plissant les yeux je suis capable de voir au travers.

Je note le sommet de son crâne, couronné de cheveux bruns. Je compte un, deux, trois, quatre, cinq petits doigts.

Qu’est-ce que je vais faire de toi ?

La bulle de verre renvoie l’écho de ma voix éraillée, auquel je réponds de toute l’autorité dont je suis capable :

— Rien, bien entendu.

Bien sûr que je n’en ferai rien. Je devrais avoir l’habitude, depuis le temps. D’ici une petite semaine, l’enfant quittera mon corps et un autre prendra sa place.

Je parle de semaine, mais c’est un concept abstrait pour moi. Je ne fais que répéter ce que le docteur m’annonce lors de ses visites. Je n’ai aucune notion de temps. Je vis au rythme des enfants qui me pénètrent, m’envahissent puis me quittent. Les sondes gastriques m’engraissent d’au moins cinq mille calories par jour, les décharges électriques contractent et entretiennent mes muscles afin d’éviter l’atrophie, les bains d’eau savonneuse dans lesquels on immerge mon corps engourdi se répètent comme un refrain entêtant.

Il arrive que je sois réveillée par des voix qui ne sont pas les miennes, mes yeux à peine ouverts et désembués sont pris en otage par des images projetées sur mon cocon. On me mitraille d’une propagande sur le régime en place, une mise en scène édulcorée de la vie contemporaine et de l’impact de ma fonction au sein de ce Nouveau Monde. On me montre des femmes ; dévouées, patriotes, libres et épanouies de prêter leur utérus fonctionnel au gouvernement ; donner naissance dans de confortables maisonnettes au milieu de visages bienveillants. On insiste sur l’esthétique parfaite de leur corps, leurs mains élégantes, leurs pieds vernis et entretenus, leurs lèvres détourées d’un rouge impeccable sur le blanc éclatant de leur émail. Des mensonges par-dessus des mensonges, car qui mieux que moi peut attester de la vérité ?

Pour entrecouper les boniments, on m’abreuve de comédies romantiques, des fantasmes amoureux, des bons sentiments. Je suis une petite fille à qui l’on martèle que le prince charmant existe, qu’il vaincra vents et marées pour venir me sauver tant je suis précieuse, belle et délicate. Je suis en détresse, il est mon sauveur. Il viendra.

Quel ramassis de conneries.

Il tape sur le verre qui nous sépare d’une suite de petits gestes rapides et mélodieux. Tap, tap-tap-tap, tap, tap-tap. Derrière un masque chirurgical qui mange le bas de son visage, ses yeux s’étirent. Je crois bien qu’il me sourit.

Par un tour de passe-passe que je ne peux expliquer, sa voix me parvient aussi nettement que s’il logeait dans ma tête.

— Comment va-t-on aujourd’hui ? me demande-t-il débordant de bonne humeur. Tu seras bientôt libérée de ce gros bébé, ma belle, ne t’en fais pas, poursuit-il en plaçant sa main au fond du gant de plastique qui préserve l’étanchéité de mon cocon.

Ses doigts m’effleurent, ses paumes me palpent le ventre, les seins. L’examen s’éternise un peu, j’ai conscience de sa longueur inhabituelle, presque inconfortable. Il prend son temps. Temps qu’il n’a pas d’ordinaire. Il tâte mes épaules, me masse la nuque et le cuir chevelu. Il pose sa main gantée sur mon front et le caresse comme un animal de compagnie. Une démangeaison naît dans une partie de mon corps qui n’a jamais existé.

Je voudrais lui répondre, mais je suis trop occupée à explorer ses yeux que les néons du laboratoire viennent consteller. Il a ce regard neutre et absent, détaché du reste de son visage, bordé de rides statiques qui semblent creusées dans la chair au burin. Alors, je ne dis rien. Je me contente de hocher la tête. Et cette démangeaison qui ne fait que grandir et va bientôt me rendre folle. Un grésillement, puis c’est le silence à nouveau. Il est toujours là, debout, à me dévisager derrière son masque chirurgical. Ses lèvres remuent devant un magnétophone.

Alors que je le regarde déverser son flot muet de paroles à mon sujet, je donnerais beaucoup pour savoir lire sur les lèvres. Il me toise comme une expérience de laboratoire, ce qui n’est pas forcément très éloigné de la vérité. Et puis, après un dernier regard par-dessus son épaule, il s’en va vers les cocons voisins de ce pas ferme et décidé qu’ont probablement tous les hommes importants du Nouveau Monde. Sa blouse blanche avale les moindres contours de son corps émacié et danse autour de ses jambes à chaque foulée. Je le regarde s’éloigner. Un torrent de colère s’abat sur ma poitrine.

L’eau m’enveloppe, engloutit mon corps peu à peu, et m’isole davantage de ce monde auquel je n’appartiens pas. Les pistons cessent leur massage et le bas de ma carcasse bascule. Bientôt, seul mon visage vient perturber la surface de l’eau, elle submerge mon ventre gonflé et pénètre mes oreilles.  Le moment du bain m’angoisse. Je n’aime pas ce silence qui n’en est pas un. L’effervescence du savon et des sels réveille mes démangeaisons fantômes, sur des extrémités que je n’ai plus. Et pourtant, je pourrais jurer avoir un bras droit, prolongé d’une main parfaitement moulée, cinq doigts dont les articulations craquent du simple bonheur d’exister. Je pourrais jurer que cette main droite vient agripper mon bras gauche tout neuf, et gratte ce petit centimètre carré de peau fourmillant.

Je pourrais tenter de rabattre mes jambes sur ma poitrine, flotter dans mon bain en position fœtale en attendant que le temps passe. Le bébé que je porte le fait bien, après tout. Mais, contrairement à lui, et comme toutes les femmes de ce Nouveau Monde, je suis née mal formée. Ni bras, ni jambes pour m’aider à me mouvoir. Une femme génétiquement modifiée pour entrer dans le moule et ne surtout pas en dépasser; une femme optimisée, privée de ses membres désormais inutiles à l’exploration de ce cocon de verre comme à la grossesse. Une femme dont les membres fantômes la démangent à la moindre occasion.

L’eau du bain est évacuée et avec elle, l’infime espoir de sortir d’ici, sur deux jambes, siroter une boisson fraîche, discuter avec mes semblables sans leur inspirer ni pitié, ni dégoût, défendre mon corps comme la dernière des forteresses.

Mes cheveux mouillés collent à mon cou, dessinent les contours de mes épaules orphelines pendant que le clapotis de l’eau qui s’éloigne persiste à mes oreilles. La vapeur collée à la paroi de verre me transporte dans un désert blanc, un brouillard humide et chaud qui se dissipe doucement. Peu à peu, il me laisse entrevoir mes alentours, au-delà du verre dans lequel se reflètent les lumières inhospitalières d’un laboratoire. Elles rebondissent sur les cocons voisins, qui renferment mes voisines, enceintes jusqu’aux dents elles-aussi.

À l’ouest, il y a Cassia. Du moins, c’est le nom que je lui ai donné.

Cassia dévie rarement les yeux de son cocon. Elle regarde droit devant, pendant des heures, presque sans ciller. Sa cage thoracique enfle et désenfle à un rythme inchangé à ce jour. Les images ont beau s’incruster dans son petit monde, heurtant de plein fouet le verre de son cocon, elle reste imperturbable. Imperturbable quand le médecin l’ausculte, imperturbable quand il incite le bébé à changer de position in-utero, imperturbable quand sa main gantée s’insère en elle, imperturbable quand parfois c’est autre chose qui la pénètre.

Cassia est vidée d’elle-même, habitée seulement par la vie que le Nouveau Monde lui a implanté.

Parfois, je plisse les yeux pour mieux l’observer : il me semble remarquer des croûtes de sel au coin de ses yeux. Des larmes séchées, fossilisées sur ses paupières jusqu’au prochain bain. J’aimerais qu’elle entende mon appel silencieux, établir un contact, provoquer une réaction, quelque chose.

Les pistons ont déjà repris leur chorégraphie et les électrodes incitent nos muscles à se contracter dans un ordre précis, chronométré. Quand le spasme cesse, j’inspire profondément sans jamais penser à la prochaine contraction ; sans jamais appréhender cette demi-seconde où le muscle semble se rebeller contre ce stimuli électrique anormal. Toute mon énergie est désormais dédiée à endurer l’entraînement, ma tête se vide en un tourbillon d’inspirations et d’expirations. Inspire. C’est le néant. Expire.

Est-ce que quelqu’un m’entend ?

J’ouvre les yeux, stupéfaite. Dans ma tête, une voix de femme, aussi forte et claire que celle du docteur envahit mon esprit. Me suis-je endormie ? Ai-je rêvé ?

Hé oh ! Vous m’entendez ?

Une goutte de sueur roule sur ma tempe. Je regarde autour de moi, puis déglutis avec difficulté, terrorisée par la vue de Cassia ; son regard transperçant les deux épaisseurs de verre qui nous séparent, les paupières parfaitement immobiles. Elle est belle, bien plus que toutes les femmes de la télévision. De petits cheveux cassés détourent son front parsemé de grains de beauté, ses pommettes roses trahissent sa surprise et ses cornées rouges soulignent le vert de ses iris. Elle pleure.

Abasourdie, je cherche à comprendre.

Comment fais-tu ?

Elle sourit derrière un rideau de larmes qui font briller les contours de son visage.

Cassia m’a entendue.

J’ai réussi. J’ai ouvert une brèche. Enfin !

Le flot de ses paroles inonde mon esprit, des bribes de phrases, des mots chuchotés au beau milieu de sanglots ; un barrage venait de céder, quelque part. Cassia semble incapable de s’arrêter. Elle me raconte tout. Ses tentatives désespérées de communication télépathique, tout cet inconfort lié à une grossesse qu’elle n’a pas choisie, puis une deuxième, puis une troisième. Elle me dit n’avoir jamais vu son ventre autrement que distendu. Elle m’avoue une mémoire elliptique : rien avant l’Éveil, rien non plus entre les grossesses. Elle s’interroge. Comment peut-on s’éveiller un beau matin, adulte, bardée d’une maturité sexuelle envahissante, découvrir ce corps déjà pleinement formé alors qu’on ouvre les yeux pour la toute première fois, quand nous sommes aux premières loges pour constater que la naissance, la vraie, se fait bien en amont ? Que nous arrive-t-il pendant tout ce temps ?

Des questions que je me suis moi-même posées, auxquelles je n’ai malheureusement aucune réponse. Et je m’en sens coupable.

J’essaye de me souvenir, de toutes mes forces. Je rembobine tant bien que mal ma mémoire jusqu’à mon Éveil : je me rappelle de mes cils entremêlés qui scellent mes paupières, de la force nécessaire à leur ouverture. Me reviennent la douleur insoutenable que la lumière provoque derrière mes globes oculaires, la vue brouillée à laquelle je dois m’habituer en espérant qu’elle finisse par s’éclaircir. Je me rappelle de l’incompréhension qui prédomine. Où suis-je ? Qui suis-je ? Je sens une angoisse ramper dans mon ventre. Mes cordes vocales restent désespérément muettes, j’ai la gorge sèche. J’ai soif.

Je me concentre. Rien de plus ne me revient, à part le rouge intense et nervuré de mes paupières internes. Souvenir tenace que partage Cassia.

Elle se redresse. Si nous sommes capables de communiquer toutes les deux, avec un peu de travail, imagine ! Nous pouvons entrer en contact avec toutes les autres.

Son visage s’approche de la paroi de verre. Je sais ce qu’elle va dire.

On peut toutes sortir d’ici.

Elle fait oui de la tête dans une frénésie contagieuse. J’entends son rire, le premier de toute ma vie. Peut-être le dernier de notre espèce. Il résonne dans tout mon corps, gagne mes lèvres qu’il étire en un rictus incontrôlable. Je crois en elle.  Je crois en moi. Je crois en toutes les autres, à leur rêve d’évasion, leur besoin de libre arbitre. Je crois en notre force, celle qu’ils pensaient avoir pillée jusqu’au plus profond de nos chairs. Celle qu’ils ont tenté de nous arracher, pour construire le Nouveau Monde et nous faire porter sa progéniture.

Je laisse Cassia prendre racine dans mes pensées. Elle y sème profusément idées, conseils, retours sur sa propre expérience du cocon, fantasmes d’une rébellion des Pondeuses. Elle aussi croit en la force qu’il nous reste, martelant que sans nous, ce Nouveau Monde tomberait bien vite à genoux. Elle dit qu’elle n’en peut plus d’attendre. Comme je la comprends.

Alors que la nutri-pompe ronronne et me gave de calories, Cassia me sauve d’un sommeil agité. Elle m’observe, je sens son regard me parcourir, détourer mon profil, sourire à mes lèvres qui tremblent sous l’effet d’un spasme. Elle attend patiemment que j’émerge, et finit par lever le voile d’un secret de taille : comment tout endurer sans jamais souffrir ; comment, depuis son Éveil, elle met tout en oeuvre pour fuir la prison de son corps engrossé, comment s’y dérober pour préserver l’espoir d’une autre vie. Comment s’évader, au propre, comme au figuré.

Elle scrute mon visage fasciné par le sien, par ses lèvres immobiles qui lui donnent l’air d’une ventriloque d’exception.

Je vais t’apprendre.

Je flotte. À hauteur moyenne. Suffisamment pour explorer l’endroit dans lequel mon corps gît, pas assez pour avoir le vertige. C’est agréable. Je n’ai plus besoin d’aucun piston de massage, ni de nutri-pompe. Je ne fais plus qu’un avec l’air. Pour la première fois, des odeurs viennent me chatouiller le nez : l’acidité d’un fruit, la causticité d’un nettoyant chimique, le savon de l’eau chlorée qui viendra remplir nos cocons et laver nos peaux moites. Je nous vois toutes, en rang d’oignons, allongées sur le dos bien malgré nous, les yeux fixés sur un plafond à peine visible. Je vois nos corps mutilés. Des troncs pensants que le Nouveau-Monde se garde bien d’écouter. Nos ventres bombés remuent, nos chairs épuisées craquellent à l’unisson. Nous sommes des dizaines, peut-être même des centaines de Pondeuses dans cette immense salle dont les coins sombres m’empêchent d’en mesurer l’étendue. Les nutri-pompes donnent l’illusion de battements de cœurs mécaniques, les paupières papillonnent à mon passage évanescent. J’ai froid.

Je vois les médecins entrouvrir les cocons, tirer sur les moignons de nos jambes pour nous attirer à eux, aller et venir en nous sans bruit, derrière le monticule de nos ventres. Je les vois se presser, braver l’interdit pourtant toléré, déverser leurs frustrations, soigner leur solitude, abuser de nos corps amputés, tirer parti de notre staticité qu’ils ont eux-mêmes cultivée. Qu’il est laid ce Nouveau Monde. Qu’il est terne et triste. Qu’il est douloureux. Je veux fuir, maintenant.

Je prends de l’altitude, en laissant derrière moi les frissons de dégoût que mon corps ressent, au fond de sa bulle de verre. Ça n’est plus moi, j’en suis libérée, laissez-moi m’en aller. J’ai pourtant dans la tête les avertissements de Cassia sur la projection astrale. Ne t’éloigne pas trop, ne te laisse pas piéger par le faux éclat de liberté, le mirage d’une vie sans contrainte. Ne laisse pas ton corps sans âme, ou tu mourras.

C’est plus fort que moi. Je traverse le plafond de métal avec une lourde sensation de noyade, je n’entends ni ne sens plus rien. Je suis dans le cocon d’une autre. Une femme endormie, bercée par les massages répétés des pistons entrouvre les paupières. Son regard ambré me transperce, elle écarquille les yeux. Elle me voit. Le choc me fait prendre de la hauteur en une vrille incontrôlée. Ses traits se contractent et se déforment. La femme crie derrière la paroi de verre dans un silence assourdissant. Une autre salle de Pondeuses à perte de vue, une guerre dont nous sommes la chair à canon se déroule sur un faux air de paix.

Je hurle à m’en déchirer les cordes vocales au milieu de ce champ de torture. J’entends mon écho rebondir sur chacune d’elles, il pénètre leur esprit aussi brutalement qu’un poignard. Les regards se figent, les sangs se glacent. La sueur suinte sur les tempes. En cet instant, nous sommes toutes liées. Je ressens une plénitude, une force qui s’éveille et m’émeut aux larmes. La brèche ouverte, je m’y engouffre.

Levez-vous.

La colère monte. L’espoir grandit. Je le vois aux coins de leurs yeux, je le sens de la pointe de mes cheveux jusqu’au creux de mes entrailles. Nous sommes une immense toile, reliée par la pensée, connectée par le ronronnement de nos pistons, le battement artificiel de nos nutri-pompes, les roulades des enfants à naître dans notre chair. Un frisson, et chaque millimètre carré de notre peau se hérisse à la même seconde, dressant nos poils comme autant d’antennes radio prêtes à émettre et recevoir.

On peut toutes sortir d’ici.

Quelque chose me retient, une force contre laquelle je ne peux lutter. Elle me tire, m’entraîne vers le fond, comme une énorme pierre nouée aux pieds que je n’ai jamais eus. Ma tête tourne, l’air me manque, et toutes les particules de mon être vibrent à une fréquence qui m’échappe, mes cellules fourmillent, j’étouffe. Je me noie.

Lorsque je reprends connaissance, mon cocon devenu totalement opaque transpire la peur et l’angoisse.

Respirer ne m’a jamais paru si difficile, et le souvenir de tous ces visages prisonniers de leur bulle de verre pèse sur ma poitrine. Ma peau perle de grosses gouttes de sueur froide au parfum aigre tandis que la voix de Cassia résonne dans ma tête encore embuée.

J’ai bien failli te perdre.

Une colère dont je peine à saisir les contours et la provenance envahit mon corps courbatu.

Cassia m’a volé ma liberté en me condamnant à une vie entière de grossesses indésirées dans une bulle de verre nauséabonde.

Ne me refais jamais ça.

Mais pour qui se prend-elle ? Est-elle à ce point égoïste ? Comment peut-elle encore se battre pour la vie quand celle-ci se résume à la passer allongée, à contracter grossesse sur grossesse comme une maladie chronique ? Comment peut-elle ne pas préférer la mort ? Comment peut-elle croire encore à notre liberté ?

La condensation évaporée, les parois de mon cocon ont retrouvé leur transparence.

Cassia me dévisage, sourcils froncés, yeux humides et bouche pincée. Parfois, j’oublie qu’elle entend mes pensées tout comme je perçois les siennes.

Sans moi, tu serais morte. Tu parles d’une liberté.

Elle souffle de toutes ses forces sur sa paroi de verre et cache sa frustration derrière une bruine blanche qui disparaît en quelques secondes.

Tu serais partie en nous laissant toutes à notre sort. Je croyais qu’on était amies. Les amies ne s’abandonnent pas à une mort certaine.

Voilà plusieurs jours que je reste seule avec moi-même, avec mes pensées ternes et sans fond. Cassia m’a tourné le dos. Les sondes le long de sa colonne vertébrale tirent sur sa peau en laissant un cercle jaune à leur accroche, autour de la ventouse de silicone parfaitement hermétique. Le stimulateur électrique clignote d’une légère lumière rouge qui semble signifier sa veille. Son tapis de pistons remue autour d’elle comme les vagues d’une mer passablement calme faisant danser la tâche de naissance sur son bassin. Alors c’est donc ça, un dos humain ? Une colonne vertébrale saillante hérissée de tuyaux comme des épines au repos ? Une cage thoracique qui zèbre les flancs et esquisse des branchies ? Une tâche brune qui ondule pour un oui ou un non et qui, à bien y regarder ressemble comme deux gouttes d’eau à un œil ? Oui, c’est bien ça. Un œil dont la pupille ne me quitte plus.

Je laisse mes pensées gonfler et résonner dans ma tête. Tout pour me tenir compagnie, pour ne plus être seule, pour ne pas laisser ma santé mentale au fond de ce cocon. Et pourtant, j’ai déjà l’impression de glisser dangereusement vers une folie catatonique. Le regard fixé sur le dos de Cassia, noyé dans son troisième œil, je ressasse. Son sourire, ses espoirs, ses croyances, sa voix. Oh, comme elle peut me manquer ! Imprégnée dans mon esprit, je l’émule avec toute la précision dont je suis capable, nous invente de nouveaux échanges, des conversations passionnantes et passionnées qui se poursuivent jusque dans les limbes des rêves.

Je nous imagine libres, nageant dans une eau doucement salée au milieu d’algues et de poissons curieux. Nous jouons dans les vagues, elle rit, absorbe une gorgée d’eau censée m’atteindre en pleine tête et échoue un peu plus loin sur ma droite. Son visage hilare n’est plus qu’une masse de cheveux trempés. Et puis, nos corps basculent au même moment.

L’eau nous enveloppe jusqu’au-dessus des oreilles, emprisonnant notre ouïe. Quelque chose se colle à mon dos et exerce une série de pressions rapides et désagréables : des pistons. Je vois la bouche de Cassia former des mots paniqués, je vois son visage se crisper derrière son rideau de cheveux collés. Je me retrouve captive d’un minuscule cocon de verre, dont l’eau savonneuse m’irrite la peau et étouffe tous les sons alentours. Seul mon pouls résonne dans mon corps tout entier. La panique me lie au tapis de pistons. La peur de la noyade m’envahit et raidit ma carcasse qui flotte maintenant à la surface, dans le calme précédant une tempête. C’est trop tard, je le sens. Mes os usés abandonnent. Ils se laissent porter par le courant, malmenés par une mécanique contre laquelle ils ne peuvent rien alors que mes tempes bouillonnent de colère.

Et pourtant, une force nouvelle, inconnue, s’insinue en moi. Elle est dans l’air que je respire, dans ce parfum éventé de liberté que le Nouveau Monde cherche à me confisquer une fois de plus. Elle me fait inspirer profondément, puis expirer de plus belle. Je la canalise, je la concentre, je l’empile aux quatre coins de mon corps épuisé et incomplet, je la laisse atteindre des sommets, plafonner sous ma peau pour en hérisser chaque poil. Au fond de ma gorge, une boule de rage s’est logée, et gonfle, gonfle jusqu’à l’explosion dans un hurlement.

Bang !

Mon esprit s’embrume, mes pensées vacillent quand un goût de fer dans ma bouche vient apaiser le feu de mes cordes vocales. Sur ma poitrine, du sang frais ruisselle depuis mon nez et disparaît en volutes dans ma prison d’eau et de verre. J’ai la tête qui tourne, les tempes qui battent une cavalcade de tous les diables. Je bats en retraite, le sommeil m’emporte, cellule après cellule, mais je sais que la force est toujours là. Je la sens, tapie dans mes entrailles. Mes yeux se ferment et…

Bang !

Devant mon air ébahi, des mains flottent. De jolies mains, fines, élégantes, élancées. Elles dansent sous mon nez, m’effleurent le visage, emportent avec elles une mèche de mes cheveux. Elles sont à la fois douces et froides, aussi claires que de l’eau, aussi impalpables qu’un léger brouillard.

Partout sur moi, du verre brisé. Mon cocon percé me laisse entrevoir le sinistre plafond du laboratoire. À ma droite, Cassia a disparu.

Dans la lumière stroboscopique du hangar de recherches XX322-A, l’air n’est plus le même. Un bruit au loin semble faire valser les jolies mains en rythme. Je les regarde, elles me fascinent. Mon ouïe me fait à peine parvenir le son d’une alarme, une basse étouffée, en totale opposition avec la chorégraphie hypnotisante qui se joue sous mes yeux. Quelques étincelles autour de moi soulignent les câbles brisés nets, et leurs crépitements électriques ne sont à mes oreilles qu’un instrument de plus à l’orchestre. Je pourrais rester là, à respirer cet oxygène vicié et contempler ce spectacle étrange. Les mains effleurent mon ventre dont l’habitant remue en cadence. Elles s’y posent toutes, l’une après l’autre et bercent l’enfant, dessinant de leur paume des cercles concentriques qu’il semble apprécier.

Et puis, la valse s’arrête. Doucement, les mains translucides glissent jusqu’au tapis de pistons désormais inactif comme à la recherche d’un repos bien mérité. Mon crâne résonne de tambours de plus en plus violents et derrière le rouge sombre de mes paupières closes, je distingue encore les éclairs de lumière blanche que produisent les néons sur le point de rendre l’âme. L’alarme lointaine retentit toujours, quelque part dans ce Nouveau Monde lugubre que je ne connaîtrais probablement jamais. Au-delà du verre brisé, ça sent le brûlé et le chaos. Me serais-je libérée d’un Enfer pour en pénétrer un autre, plus vaste et cruel encore ?

Je glisse dans une léthargie turbulente, peuplée de rêves sinistres dépeignant un monde sur le déclin ravagé par les flammes. Je ressens la tension que mes muscles se renvoient comme une patate chaude, sans que l’inconfort ne parvienne à me réveiller. Je sais que je suis en train de rêver, que mon corps gît dans les débris d’un hangar désert, que la seule amie que je n’ai jamais eue a disparu et que je suis maintenant seule, lasse, mourante et pourtant, je ne lutte déjà plus. Épuisée, je laisse le sommeil m’emporter dans un flot de songes cauchemardesques.

Lève-toi.

En un battement de paupières, je suis propulsée à plusieurs mètres de mon cocon. Je n’ai jamais vu le plafond d’aussi près. Il est constitué de dalles d’un blanc laiteux, parsemées d’un motif étrange dans lequel je crois reconnaître diverses formes. Je suis prise de vertiges. Je lévite. L’estomac dans la gorge, je décide de risquer un regard vers le sol. C’est à ce moment que mon corps bascule à la verticale. Mon sang et tous mes organes soumis à la gravité semblent se tasser dans mon bassin dont le poids m’oppresse. Pour la première fois de ma vie, je suis debout.

Au sol, les jolies mains translucides sont fermement plantées. Dans leur prolongement, des bras. De longs bras cylindriques au travers desquels la lumière passe sans difficulté, mus par une force inouïe, la même que dans mes rêves. Cette force émane de moi. Dans mon dos, les huit membres surpuissants prennent naissance, quatre à gauche, quatre à droite, juste au dessus du troisième œil que je porte, moi aussi. Je comprends. Ils sont une extension de moi. Je les commande.

L’une des mains quitte alors le sol pour effleurer ce que je prenais pour un œil. Dans un flash, je me revois, petit embryon flottant dans le placenta de ma mère Pondeuse, reliée à elle par un long cordon de chair palpitante enraciné dans mon dos. Un nombril.  

Je revois chacune des étapes par lesquelles mon corps est passé. Je me vois naître, grandir en un temps record, atteindre un âge adulte en seulement quelques semaines. Un vrai produit de laboratoire élevé aux hormones. Je revois ma première insémination, juste avant mon Éveil. Je vois la naissance brutale de ce petit garçon parfait, avec deux bras et deux jambes, noyée dans les cris de tous les autres nés à la même seconde. Je vois mon air satisfait du travail accompli, ma fierté d’avoir fabriqué le futur du Nouveau-Monde. Je vois l’injection d’anesthésiant faite sous mon aisselle qui me plonge dans un sommeil si profond que je ne sens rien des mains brutales du médecin pressant mon ventre encore enflé pour en extraire le placenta. Je vois mon visage endormi, contracté dans un résidu de pleurs depuis qu’on a emporté mon enfant. Des croûtes de sel au coin des yeux, des fossiles de larmes qui disparaissent déjà de ma mémoire. Je me vois allongée, impuissante.

Debout. Je suis debout.

Quelque chose remue dans mon dos, je sens chacune des particules, chaque atome perturbé dans sa trajectoire.

Cassia est là, debout elle aussi, entourée d’une douzaine de Pondeuses à la verticale, toutes portées par ces bras, cette force surpuissante dont nous ignorions l’existence. Jusqu’à aujourd’hui.

Il est grand temps de faire mes premiers pas.

Viens.

 

Photo by Martino Pietropoli on Unsplash

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