À mon étoile

Je sens ton regard sur moi le matin, alors que tu t’habilles dans le noir pour ne surtout pas me réveiller. Ce regard mêlant amour infini et jalousie intense, quand tu luttes contre le froid et que je laisse les couvertures resserrer leur étreinte. Je ne dors jamais lorsque tu claques la porte après ton passage. Je mesure la situation. J’encaisse ton départ. Je te lance un à ce soir qui se perd dans le couloir, qui vrille dans ma gorge et sort tout cabossé, et tu pars, persuadé que je n’ai pas entendu ton je t’aime, trop occupée dans les bras de Morphée.

Il s’en est passé des choses depuis ce jour de Décembre où tu m’as rejointe à Nation. Je t’attendais, grelottant depuis une heure, en plein dans cette période où la possibilité d’être en retard me terrorisait, et l’éventualité qu’on me plante me mettait hors de moi, sans demi-mesure ni pardon. J’avais les mains noircies de fusain, le dessous des ongles qui laissait douter de mon hygiène corporelle. Un pull à capuche rose à l’effigie d’une héroïne japonaise recouvrait mon t-shirt auréolé de sueur. J’avais peur. Tu allais me détester, c’était certain. Je n’avais rien à voir avec cette photo absolument parfaite de moi, la meilleure, celle pour laquelle tu avais craqué. Celle qui t’avait fait m’envoyer un Hello ! Comment ça va ? parfaitement orthographié. Cette petite phrase anodine, proprement écrite qui avait fini par attirer mon attention, tant l’effort était rare.
Et pourtant, tu m’as souri à la seconde où tes yeux se sont posés sur moi. Je n’y ai jamais lu de déception, mais j’y ai vu des étoiles.
Tu m’as emmenée dans un café où tu as commandé à boire. Tu as demandé au serveur des olives, persuadé que j’aimais ça moi aussi. Je crois que je t’aimais déjà, malgré le délai trop court, et la raison qui l’interdit.

Ce café, nous y sommes beaucoup retournés. J’y ai rencontré tes amis pour la première fois, et t’ai découvert à travers eux. Les regards attendris qu’ils portaient sur toi, les éclats de rire que tu leurs inspirais, les anecdotes te concernant qu’ils jetaient à la volée.
Tu étais beau, sans artifice, malgré ces lunettes affreuses sans monture que tu portais depuis tes quinze ans. Il y avait quelque chose d’attendrissant là-dedans, comme dans le fait que tu conduisais une voiture probablement plus vieille que nous.
Jour après jour, tes amis sont devenus les miens; une famille de substitution, un point d’ancrage devenu vital pour moi qui me sentait extérieure à tout, et étrangère à tous.

Tu m’as poussée à repasser ce concours pour lequel j’avais perdu tout espoir. Je n’avais jamais été soutenue, ça a fait toute la différence. J’ai été admise, je suis partie sur la côte ouest étudier pendant trois longues années qui ont eu raison de nous quelques fois. J’y ai perdu un bout de moi, noyé là-bas, quelque part au fond de la Charente. J’en suis revenue différente, meurtrie, gonflée de pleurs et de colères, pétrie de désillusions. Plus rien n’avait la même teinte, ni la même saveur, sauf toi. Toujours là, à m’attendre sous la pluie sur le quai d’une gare, à me tendre la main quand je sombre sous des questionnements absurdes qui me font douter de tout, et même de toi.

Toi que je n’imaginais jamais plier, pleurer, te recroqueviller sous les draps pour te protéger de la lumière du jour, toi, toujours si droit, si enjoué, si déterminé. Tellement brillant, éblouissant. Toi qui éclaire mes nuits et me les rend douces, toi dont la lumière vacille parfois, pour rappeler que nous sommes synchrones. Toi qui communiques en morse, tapant sur tout ce qui te passe sous les doigts, toi dont je parle la langue couramment; toi qui me comprends comme jamais personne ne s’en est donné la peine, toi qui me ressens et m’endure. Toi que j’ai parfois brisé par le poids de ma souffrance, toi qui te courbe sous mes peines pour m’en alléger le fardeau, toi sans qui je ne tiendrais plus debout depuis longtemps. Toi pour qui j’irais décrocher la lune, toi que j’amènerais vivre parmi les étoiles, toi que je porterais sur les flancs de la Montagne du Destin comme je t’ai porté, ivre mort jusqu’à Baker Street ce soir glacial à Londres, de mes ultimes forces et jusqu’à mon dernier souffle.

Il y a un endroit pour les gens comme toi. Un endroit constellé de lumière, un endroit ancien, infini, où la vie n’est qu’un saut de puce. Alors, quand tu n’es pas là je lève les yeux au ciel, et je vois ta lumière frémir, je sens ta chaleur m’envahir à nouveau. Tout va déjà mieux.

 

Photo by Eidy Bambang-Sunaryo on Unsplash

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