Mélange instable

Ça ne va pas.
Aujourd’hui, rien ne va. Je mets des heures à m’endormir, autant à me réveiller, une éternité à sortir de ce brouillard cauchemardesque qui déteint sur ma journée.
Je ne me souviens plus de mes rêves alors que pendant des années, les retranscrire ne me demandait aucun effort au quotidien. Peut-être cherche-je à m’en protéger, puisque dernièrement, je n’y ai entrevu que sang, meurtre, furie et destruction alors que j’incarnais chaque nuit un personnage différent. Tantôt un vieux monsieur moustachu, tantôt une femme flic jeune jolie et blonde, du nom de Chloé. Autrement dit, l’exact opposé de moi.
On me dit que le sens caché (pas si caché) de tout ça serait qu’au fond, je désire être quelqu’un d’autre.

Mais peut-on réellement vouloir être quelqu’un d’autre quand on ignore qui nous sommes ?

Je n’ai aucune idée de qui je suis. Je saute d’une personnalité à l’autre, d’une humeur à son opposé en l’espace d’une journée. Je suis le Sam Beckett de cette génération. Je glisse, tantôt dans un corps que j’aime, tantôt dans un autre que je m’empresse de haïr. Je suis autant pleine que vide, et il n’est pas rare que mes éclats de rire soient suivis par des pleurs impromptus au beau milieu d’une supérette, sous les yeux inquiets d’autres clients.

Je navigue sur un océan d’hormones qui me malmène et me fait boire la tasse. Et aujourd’hui, je coule. Je n’ai plus la force de nager toute habillée, de lutter contre le courant, de me battre pour mon bonheur qui s’éloigne, comme une carotte au bout d’un fil agité sous mon nez. Mon corps me fait croire des choses dur comme fer, il laisse mon esprit s’emballer, imaginer des tas de scénarios pourtant peu probables. Les espérer, simplement pour m’abattre d’une violente vague et me faire mordre le sable. Dans mon corps, il se passe des choses étranges.

 J’écris sans savoir pourquoi ni comment. J’invente des vies entières, des gens, des lieux, des relations entre tout ça. J’invente des histoires, je les raconte à qui veut bien les entendre, je projette ce que j’aimerais vivre, ce que j’aurais aimé qu’on me dise sur des écrans blancs qui prennent doucement couleurs sous mes doigts. Quand j’écris, je ne suis plus à ma table, je ne suis plus Alice, je ne me bats plus. Je suis partout à la fois, désincarnée, déracinée. Libre. Je voyage, je rencontre des personnages que j’observe à leur insu. Ils ne le savent pas, mais je les aime déjà. Ils me sauvent la vie, parce qu’ils vivent à ma place.

Hier, j’ai fini d’écrire Au rythme des tambours. Une nouvelle apparue au beau milieu de nulle part, une fulgurance contre laquelle je n’ai pas pu lutter. En écrivant ces dialogues, j’ai senti au fond de moi une aigreur, une déchirure. La partie de moi qui déteste sa mère remuait, se débattait, hurlait que non, c’est impossible de pardonner, que ça ne peut pas être aussi simple qu’un phénomène inexpliqué, que tout ne peut pas se régler avec des yeux larmoyants et des excuses non-formulées. Et je crois qu’elle a raison.
J’écris une jeune femme qui fuit l’influence néfaste de sa mère, que sa toxicité à transformé en dépression sur pattes, un sac de noeuds indémêlable. Une ombre d’elle-même que personne ne supporte plus. Je l’écris clémente et généreuse, bienveillante et touchée par la résurgence d’un fantôme, la renaissance d’une mère qu’elle avait enterrée vivante.

Mathilde, c’est moi telle que j’aurais voulu être dans un monde idéal. Une jeune maman qui se sauve elle-même, prête à pardonner à son passé, à l’étreindre pour mieux appréhender son avenir.
Mais on ne vit pas dans un monde idéal. Que je le veuille ou non, ma mère a fait de moi celle que je suis aujourd’hui : peureuse, angoissée, rancunière, aigrie et pleine de haine.
Je hais celle qui m’a mise au monde, et il n’y a aucun retour possible, je suis trop enfoncée dans ce marasme, trop profond dans cet océan de mauvais sentiments. Elle sera la seule personne sur Terre à ne pas mériter mon pardon, puisqu’elle ne le demandera jamais. Je n’aurais jamais d’excuses, aucune remise en question de sa part. Tout sera toujours de ma faute, à moi, dans mon costume trop serré de méchante.

C’est ce qui me fait le plus de mal, je crois.

 

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. J’ai un livre sur les parents toxiques dans lequel l’autrice explique que le pardon n’est pas nécessaire pour aller mieux, que ce n’est pas un devoir, j’ai trouvé ça plutôt rassurant :). Dans mon cas, j’ai épuisé toute ma colère (et j’aimerais pouvoir la retrouver) et je sais que je me mettrais en danger à pardonner à mes parents, pour moi il y a un deuil à faire mais qui ne signifie pas absoudre. Force à toi, je te souhaite beaucoup de courage et je t’envoie plein de bonne ondes 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. C’est si vrai ce que tu dis. Il y a une vraie notion de danger dans le pardon dans ce genre de cas, et clairement, pour moi c’est la même chose : je m’exposerais beaucoup trop, et plus le temps passe, plus le mal fait laisserait des traces chez moi, malheureusement.
      Il est vrai que c’est un deuil à faire. Et c’est ce que j’essaye de faire dans mes textes, où je me montre calme et en paix quand en réalité je boue de colère.
      Force à toi, et merci beaucoup pour ce petit mot plein de bon sens. ❤

      Aimé par 1 personne

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