Au rythme des tambours

 — Ben, voilà autre chose, maintenant ! s’exclama Mathilde en triant son linge propre.
Dans sa main, une culotte en dentelles et satin rouge brillait d’un chiche rayon de lumière blanc.

Une culotte qui ne lui appartenait pas.

— L’enfoiré !

Elle envoya valser l’un des coussins du canapé et déblatéra une nuée d’insultes qui rebondirent sur les vieux murs du salon.

Non mais quelle enflure ! Non seulement son mari couchait avec une grognasse (limite streap-teaseuse vu le niveau de lingerie), mais en plus, il lui faisait laver ses dessous en douce ! Quel culot !

Les poings serrés dans les poches de son jogging, elle faisait les cent pas dans l’appartement, rongeant le peu d’ongles qu’il lui restait à la main droite, et jetant de rapides coups d’œil à la montre qui enserrait son poignet gauche. Sur les nerfs, elle enfonça sa main rongée dans l’une des chaussettes de son mari et poussa à l’extrémité du canapé les sous-vêtements qui n’appartenaient à personne sous ce toit. Elle en fit une ridicule petite boule de tissus dans lesquels il lui était désormais impossible d’imaginer les hanches d’une jolie blonde faisant l’amour à son mari sur ce même canapé.

— Il va m’entendre celui-là, grogna-t-elle, les mâchoires serrées comme jamais.

Elle plia le reste du linge, pour finalement se rendre compte qu’elle avait au moins trois chaussettes orphelines. Encore.

Mathilde ignorait ce que cette machine à laver pouvait bien faire de tous les sous-vêtements qu’elle avalait, mais elle ne parvenait plus à maîtriser sa colère et déjà, les larmes lui montaient aux yeux. Les mains dans deux chaussettes différentes qu’elle porta à son visage, Mathilde pleura de tout son saoul. Puis d’autres pleurs accompagnèrent les siens. Elle avait réussi à réveiller le bébé.

Bravo Mathilde, bien joué.

Elle se leva d’un bond, essuya son nez du revers de sa manche, fit quelques pas mal assurés puis s’arrêta net.

Un simple regard circulaire lui fit l’effet d’une gifle. Des vêtements en vrac partout dans l’appartement, une jeune mère au foyer au bord de la crise de nerfs passant ses journées en pyjama, esclave du ménage et du rangement, le bébé sous un bras, la corbeille de lessive sous l’autre. Elle était devenue un cliché sur pattes, et elle détestait ça.

L’enfoiré avait nié, et avait décidé de bouder devant l’ordinateur. Le couple s’infligeait le traitement du silence depuis deux jours, chacun bien décidé à camper sur ses positions. Leur lit était devenu un radeau de fortune bancal, que chacun cherchait à fuir à la moindre occasion, sans pour autant y parvenir. Il lui avait presque fait la morale, en lui disant qu’il ne s’était jamais senti aussi insulté de sa vie, et qu’il était blessé de son manque de confiance en lui.

Pauvre biquet.

Bien sûr, Mathilde avait très envie de le croire. D’autant qu’elle détestait tomber dans les écueils de la jalousie. Ça ne lui ressemblait pas vraiment. Mais s’il disait vrai, à qui pouvaient bien appartenir ces foutus sous-vêtements ? Et dans quel endroit tordu la moitié de ses chaussettes s’entassait-elle à l’heure actuelle ?

Dans l’obscurité de son bureau de fortune (en réalité un placard reconverti), Emile souleva la moitié de son casque et tendit l’oreille. Il lui semblait entendre un bruit qu’il ne parvenait pas à identifier. Des bruits, il n’en entendait plus beaucoup dans la maison, depuis leur grosse dispute. Parfois, l’impression de surdité due à l’absence totale de communication entre eux l’empêtrait dans une léthargie inconfortable, où l’intérieur de son corps devenait sonore au point de couvrir le reste. La course de son cœur, le travail de son estomac, la rouille de ses articulations, le sifflement de son souffle. Il entendait tout. Il n’entendait plus que lui, et ça le rendait fou.

Il envoya un très court afk dans le chat du jeu, puis dévala les escaliers. Il se dirigea vers la seule source de lumière du rez-de-chaussée : la porte grande ouverte de la buanderie qui laissait dépasser les pieds de sa femme. Il se précipita, le cœur au bord des lèvres, pour finalement la trouver à quatre pattes, le nez dans le tambour de la machine à laver à moitié désossée.

— Mais qu’est-ce que tu fous ? lui lança-t-il, des trémolos de colère dans la voix.

Mathilde émergea de l’appareil à reculons, ébouriffée et hagarde.

— C’est juste que… Je veux comprendre…

— Mais bordel Mathilde, comprendre quoi ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

Mathilde baissa la tête et fit valdinguer l’outil qui pesait dans ses mains. Elle enfonça son visage entre ses genoux et fondit en larmes.

— Si tu ne couches pas avec cette pétasse, pourquoi je retrouve ses petits dessous au milieu de mes culottes de grand-mère ? Hein ?

Emile n’en avait aucune idée, mais une chose était sûre : la vue de sa femme en pleurs lui faisait beaucoup de peine. Il s’assit à ses côtés sur le carrelage froid et passa un bras autour de ses épaules avant de l’attirer à lui.

— Je suis en train de péter un plomb, Emile, lui avoua-t-elle derrière son rideau de larmes. Je tourne en rond ici, je jongle comme je peux avec le bébé, la baraque, nous. Mais je ne sors jamais d’ici, et ça ne me fait pas du bien.

Il caressa son flanc et la serra contre lui.

— On va réparer tout ça, je te le promets.

Malgré les cahots du bus à l’heure de pointe, Mathilde fut capable de rectifier son maquillage en moins d’une minute, quand son téléphone vibra du fond de sa poche.

Une notification. Sa lessive était prête.

Super. Si le linge pouvait sortir tout seul de la machine sur ses petites pattes et se plier lui-même, ce serait ça le vrai progrès. En attendant, gentille machine connectée, c’est sympa de me prévenir mais le linge va rester en boule dans ton tambour encore une heure, vu la densité du trafic, pensa-t-elle. Et en effet, elle franchit le seuil de sa porte une longue heure plus tard, transpirante et engoncée dans ce tailleur sombre qui la forçait à rentrer le ventre. Son ventre de grossesse, que personne ne voulait voir. Ce résidu d’une période que tout le monde s’efforçait d’oublier, parce que la grossesse, ça fait quand même désordre. Elle se hâta de défaire chaque nœud, chaque bouton qui maintenait en place son nouveau costume: celui de femme forte menant maternité et carrière de front.

Jamais Mathilde n’aurait pensé reprendre le travail aussi tôt. À la maternité, alors qu’elle veillait son fils tout neuf enveloppé dans un linge, neuf lui aussi, elle s’était demandé comment pourrait-elle un jour le quitter. Elle avait même envisagé, si leurs revenus le lui permettaient, de rester mère au foyer pour avoir tout le loisir de regarder ce petit humain grandir sous ses yeux. Elle était très loin d’imaginer que la solitude et la routine domestique la feraient plonger dans un délire paranoïaque qui menaçait de submerger leur jolie petite barque.

D’un geste presque chorégraphié, elle défit son chignon trop serré et ébouriffa ses cheveux, puis troqua son tailleur contre son bon vieux jogging-t-shirt, tenue bien plus tolérante envers son ventre. Elle posa un baiser sur la joue de son mari endormi sur le canapé. Emile lui murmura dans un demi-sommeil que son repas l’attendait dans le micro-ondes. Il serrait sur sa poitrine le babyphone dont les grésillements semblaient le bercer.

Mathilde replaça le plaid sur les épaules de son mari, posa une main tendre sur son front et se saisit délicatement de l’appareil.

Elle attrapa la panière à linge et se dirigea vers la buanderie en sifflotant.

En entrant dans la petite pièce, une aigreur lui prit le nez en otage. Un vague parfum de laque, mélangé aux effluves écœurantes d’un fond de teint liquide périmé. Étrange. Par réflexe, elle renifla son t-shirt et ses aisselles, des fois que sa sueur eut pris d’inattendus accents. Non.

Le coton de son t-shirt sentait le lait maternel et la bave de bébé auxquels elle était parfaitement habituée.

Puis, à l’odeur se mêla le bruit. Elle aurait juré entendre un air synthétique directement sorti d’une compilation poussiéreuse des années 80, une petite voix aiguë et enfantine confessant avoir tout mangé les chocolats. La fatigue pouvait vraiment jouer de sacrés tours sur l’esprit.

Les genoux au sol pour s’éviter une nouvelle crise de lombalgie, elle ouvrit le hublot de la machine à laver avant d’y jeter son linge sale roulé en boule, quand quelque chose la glaça.

Une ombre, furtive. Au fond du tambour.

De frayeur, elle claqua le hublot et fit glisser ses genoux sur le carrelage. Le cœur battant à tout rompre, elle s’accorda quelques secondes pour retrouver son souffle. Un visage ? Avait-elle discerné un visage ?

La musique s’intensifia, et la petite voix enfantine reprochait maintenant à son interlocuteur de l’avoir quittée. A sa complainte se superposa une autre voix, éraillée et tout sauf en place. Je fais rien que des bêtises-euh, des bêtises-euh quand t’es pas là.

Une voix qui ne lui était pas totalement inconnue.

Une voix qui chantait très faux, sur un morceau has been émanant de son tambour de machine à laver. Tout n’allait peut-être pas si bien dans les méandres de son cerveau depuis l’épisode précédent de la buanderie.

Une grande inspiration plus tard, elle s’avança vers la machine, les sens en alerte. Elle passa la tête à travers le hublot, et laissa sa voix tremblante ricocher sur le métal alvéolé.

— Y a quelqu’un ?

Le tambour lui renvoya son écho, une voix d’enfant apeurée prête à s’enterrer sous des montagnes de couvertures en attendant d’être enfin vaincue par le sommeil. Elle scruta l’intérieur de la machine sans savoir quoi chercher. D’une main, elle fit tourner péniblement le tambour pour s’assurer que rien n’y avait élu domicile. Le cliquetis de son alliance sur les parois s’amplifia, puis fut suivi d’un autre cliquetis, plus mécanique.

Soudain, le fond du tambour disparut et Mathilde distingua le dur visage d’une femme plantant ses yeux dans les siens.

La profonde surprise dans le regard de cette dernière ne l’empêcha pas d’articuler un éclat de voix.

— C’est vous qui faites tout ce boucan ?

Foudroyée sur place, Mathilde laissa le silence l’envahir toute entière. Sa mâchoire inférieure avait perdu toute intégrité musculaire et pendait au bas de son visage sans qu’elle ne puisse rien y faire. Elle l’entendait parfaitement maintenant, cette vieille chanson préalablement massacrée par une voix criarde et amateure. Elle la connaissait bien, malgré tous ses efforts pour l’oublier.

— … Maman ?

Le visage s’éclaircit, et la lumière tamisée de la pièce qui l’entourait creusait davantage les rides qui sillonnaient chacune de ses courbes.

— Tilie ? Bin ça alors !

Tilie. Elle n’avait plus été appelée comme ça depuis des années. Au moins une bonne décennie, au cours d’une autre vie qui avait fini par lui faire détester les surnoms sous toutes leurs formes, et l’avait encouragée à se contenter du nom originel des choses comme des gens. Seules exceptions : Maman, Papa ; histoire de ne pas trop sortir des sentiers battus et d’éviter les regards en biais des caissières de supermarché.

— Mathilde. C’est Mathilde, Maman.

— Incroyable, tu n’as pas changé. Toujours à construire des boulevards entre nous.

Mathilde n’en revenait pas. Voilà qu’elle s’apprêtait à reprendre une dispute suspendue des années plus tôt avec sa mère, qui, accessoirement, vivait à l’autre bout du monde.

— C’est le prénom que tu m’as donné. Ce que je trouve incroyable, moi, c’est l’effort que tu es capable de déployer pour t’en éloigner le plus possible. À quoi ça sert, franchement ?

— C’est ce qu’on appelle une marque d’affection. Mais je crois que tu es bien incapable de comprendre.

Elle non plus n’avait pas changé.

— Serrer son enfant dans ses bras, c’est une marque d’affection. S’empresser de savoir s’il s’est blessé en se cognant sur ton putain de meuble, au lieu de t’inquiéter pour l’état du dit-meuble, c’est une marque d’affection. Charcuter son prénom pour gagner du temps, et se donner tout le loisir de lui tapoter le dessus du crâne à la moindre occasion, pardonne-moi, mais ça ne rentre pas dans ma définition d’une marque d’affection.

— C’est ça, plains-toi, petite ingrate ! Tu n’as manqué de rien, je te trouve vraiment gonflée.

Et voilà. La rancœur. Même lors d’un phénomène inexpliqué comme celui-ci, elles étaient incapables de s’inspirer autre chose.

Mathilde laissa sa colère enfler au fond de sa gorge.

— Mais pourquoi est-ce qu’on a encore cette conversation ? Pourquoi aujourd’hui ? Et pourquoi, Bon Dieu mais pourquoi est-ce qu’on discute par tambours de machine interposés ? Ça ne fait aucun sens ! Rien de tout ça ne fait aucun sens ! Toi et moi, on n’a jamais fait aucun sens ! Douze ans que j’avais enfin la paix. C’était bien trop beau pour durer.

Elle ne réalisa pas qu’elle criait désormais. Un barrage avait cédé, quelque part dans ses entrailles, et une rivière pourpre s’abattait sur les doux rivages qu’elle avait mis des années à aménager.

— Bon, puisque tu préfères gueuler, moi, j’ai une lessive à faire, tu m’excuseras.

De sa main toujours parfaitement onglée et vernie, Francine jeta une première poignée de ses sous-vêtements sous le nez de sa fille, très rapidement suivie par une deuxième, puis une troisième.

— C’est ma machine, vire tes sales affaires de là !

Au bord de l’implosion Mathilde lui renvoyait son intimité en pleine figure, sorte de ping-pong textile en cylindre métallique. Puis le chahut cessa.

Francine serrait dans sa main le poignet de sa fille et en observait l’annulaire d’un œil désabusé.

— Tu es mariée.

Le souffle court, Mathilde dégagea sa main d’un mouvement sec puis massa son poignet, plus par réflexe qu’autre chose.

— Oui. On a du se passer de toi pour la cérémonie, tu t’en doutes.

Un silence.

— Félicitations.

Elle avait lâché ce mot avec tant de chagrin dans les cordes vocales que Mathilde, pour la première fois depuis que cette fenêtre sur la quatrième dimension s’était ouverte, posa un regard franc sur le visage de sa mère.

— Merci, répondit-elle avec une ébauche de sourire.

Dans un long soupir, Francine s’assit en tailleur sur son lino collant.

— Oh mon Dieu ! S’il te plait, dis-moi que tu n’as pas épousé Antoine.

Mathilde rit.

— Non. Les choses se sont vraiment mal terminées avec lui.

— Bien. Je ne l’aimais pas beaucoup, tu sais.

Mathilde baissa la tête et recala une mèche de cheveux derrière ses oreilles. Le froid du carrelage avait disparu pour laisser place à une moiteur plutôt agréable.

— Tu n’aimais aucune de mes fréquentations.

— C’est vrai, ricana Francine. Tu n’as jamais su t’entourer. Alors, comment s’appelle l’heureux élu ?

— Émile. Émile c’est… la meilleure chose qui me soit arrivée.

Les joues de Mathilde s’empourprèrent.

Le babyphone grésilla, et les pleurs à moitié endormis de son fils occupèrent le silence entre elles.

— Et ça, c’est la deuxième meilleure chose.

Francine fit danser son regard jusqu’à trouver la source de ce son familier, et pourtant si loin d’elle.

— Tu… Tu as un bébé ?

— Oui Madame. Donne-moi deux secondes.

Mathilde se leva en faisant craquer ses genoux, puis disparut de la minuscule vision-tunnel de sa mère.

Francine écouta les pas de sa fille s’éloigner, et soudain, comme si elle se trouvait juste à côté, perçut l’ouverture d’une porte, puis les murmures d’une mère. Le bébé gazouilla pendant que Mathilde lui chuchotait des choses. De jolies choses pour le calmer.

Francine ferma les yeux.

Elle se revit trente-trois ans en arrière, berçant sa fille à bout de bras au beau milieu du salon et de la nuit. Elle se rappela du chevrotement de ses pleurs à mesure qu’elle l’agitait, de la texture de sa peau sous le bout de ses doigts qu’elle baladait partout sur son corps et son visage. De la chaleur aussi ; tant de chaleur émanant d’un si petit être, elle doutait que ce soit normal. Elle s’entendit prononcer les mots jolis qu’une jeune maman susurre à l’oreille de son trésor si minuscule et si grand à la fois, en rythme avec les bercements, en parfait accord avec le cœur.

Comment en étaient-elles arrivées là ? Douze ans de silence. Douze longues années d’absence après un point de rupture irréparable ; le saut d’un aiguillage qui allait entraîner leurs vies sur des voies si éloignées l’une de l’autre. Elle avait la soudaine impression d’avoir vécu en parallèle de sa vie, postée sur une rive, attendant de voir la silhouette de sa fille se détacher de la rive opposée. Plusieurs fois, elle avait voulu se jeter à l’eau et traverser à la nage, pour être certaine de ne pas la manquer si un jour elle décidait de la pardonner. Mais elle n’avait jamais osé. Et aujourd’hui, voilà qu’un pont les reliait, sorti de nulle part. Ou plutôt un tunnel de métal aux parfums de lessive.

Francine aperçut les genoux de sa fille à travers le hublot, ces genoux qu’elle avait soignés tant de fois et couverts de bisous magiques dansaient aujourd’hui au rythme des râles d’un enfant. Mathilde s’agenouilla doucement, et fit face à l’antichambre métallique qui la séparait de sa mère.

— Je te présente Ezio.

Francine senti son cœur marteler les barreaux de sa cage thoracique. Si elle avait pu, elle se serait contorsionnée dans le tambour de sa machine et en serait ressortie de l’autre côté, auprès de sa famille, là où elle aurait dû se trouver pendant tout ce temps. Mais elle se contenta d’imprimer cette parfaite image et de la conserver précieusement au fond d’elle.

Ezio tétait son biberon, ses yeux grands ouverts plongés amoureusement dans ceux de sa mère.

—  Ezio, c’est ta grand-mère.

Grand-mère. Francine était grand-mère, et elle n’en revenait pas. L’habitude de ne plus être la matriarche de personne, l’impression de n’être plus nécessaire au bien être de quiconque l’avait tenue éloignée du mot mère, et complètement éradiqué le terme grand-mère de son vocabulaire. Une mère supérieure. Voilà ce que Mathilde lui permettait de redevenir.

— Et sur un sujet absolument sans rapport, j’ai quelque chose pour toi.
Mathilde glissa dans le tambour de la machine un sachet gonflé de sous-vêtements en dentelles.

— Je ne sais pas pourquoi je suis surprise que tu portes encore ce genre de choses à ton âge. Elle sourit.

— Je te reconnais bien là. Tu sais que j’ai failli quitter mon mari à cause de toi ?

Elles rirent ensemble à gorges déployées. Des rires que le tambour amplifia et fit rebondir autour d’elles pendant les longues minutes où elles joignirent leurs mains.

Lorsque le silence refit surface, Mathilde le brisa de la pointe de sa voix.

— Je crois qu’on a du linge à laver, non ?

Elles se regardèrent, les yeux emplis de matinées de Noël et de sourires d’enfants.

— A toi l’honneur, dit Francine.

— En même temps ?

— En même temps.

Elles saisirent le hublot de leur machine et l’appuyèrent à la même seconde.

Clic.

Ce soir-là, réveillé en sursaut par l’épais silence qui recouvrait l’appartement, Emile trouva sa femme et son fils endormis sur le carrelage de la buanderie devant le tourbillon hypnotisant du linge tournant dans la machine. Il ne lui demanda pas pourquoi des larmes séchées avaient salé ses joues tant le sourire éclatant qu’elle arbora au réveil lui fit tout oublier.

Par la suite, il ne lui demanda pas non plus pourquoi elle laissait toujours divers objets dans le tambour de la machine, ni comment ses chaussettes orphelines avaient subitement retrouvé leur moitié. Il y avait quelque chose dans cette buanderie qui l’avait transformée et la rendait heureuse comme il n’aurait jamais pu le faire, et son bonheur rayonnait sur la maison entière. Il en absorbait chaque rayon, fermant les yeux sur ce que l’histoire ne lui disait pas.

(Photo by Nik MacMillan on Unsplash)

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Jeanne dit :

    J’aime bien l’idée des tambours de laveuse, d’une sorte de miroir ou d’écho mère-fille… Mais le propos du texte m’a échappé. Que s’est-il passé pour les éloigner? Le fait qu’on ne le comprenne pas enlève l’impact, la signification de leur réconciliation. On ne sait pas ce qu’elles se pardonnent, on ne sait pas ce qu’elles surmontent. Donc, pas d’émotion ni d’implication possible de la part du lecteur.
    Je me demandais si tu étais toi-même mère? Car j’ai été un peu surprise par la façon dont tu as présenté la maternité. Elle n’est pas fausse en soi, mais, encore une fois, comme en contradiction avec l’histoire. Le bébé qui se réveille et pleure au début, c’est très bien; mais, ensuite, le père dit que c’est le silence chez lui depuis deux jours? Avec un bébé, ce serait étonnant… Pas possible non plus de ne pas se parler du tout quand on s’occupe d’un être en commun. Dans la scène où Mathilde montre son bébé à sa mère, surtout, on ne voit que le côté chouette et mignon de la maternité; en somme, tu nous donnes toutes les raisons pour lesquelles Francine et Mathilde auraient dû rester proches et en bons termes… et aucune qui expliquerait que ça n’ait pas marché. Je m’attendais plutôt à l’inverse : qu’étant devenue elle-même mère, Mathilde se verrait soudain à la place de Francine et, enfin, la comprendrait (ça me semble aussi la seule façon de ne pas reproduire ses erreurs)… Or, c’est Francine qui se voit dans Mathilde; qu’est-ce que cela signifie? Que Mathilde aussi finira plus tard comme elle, en froid avec Ezio pendant 12 ans? Je ne crois pas que c’était ce que tu voulais transmettre, mais c’est difficile d’en déduire autre chose.

    Aimé par 1 personne

    1. Hello Jeanne ! Tout d’abord, merci d’avoir pris le temps de soulever ces questions intéressantes. Pour te répondre le plus honnêtement possible, j’ai pris le risque de raconter une histoire au plus proche de la mienne, tant et si bien que j’ai bloqué au bout d’un certain moment. Je n’arrivais plus à coucher les mots sur le papier, et j’ai pris la décision de taire les raisons de cette faille mère/fille, simplement pour me protéger moi, et ne pas me laisser aller une nouvelle fois à la haine.
      Et puis, je me suis mise à rêver de ce que pourraient être mes retrouvailles avec ma mère si j’étais moi-même mère (je ne le suis pas). Donc cette histoire n’est qu’un fantasme, aucunement tenu par des fondements logiques, je m’en rends bien compte maintenant. Ma vision de la maternité : fantasmée, celle de la parentalité également, surement parce que je n’en ai eu aucun modèle viable, et qu’il est difficile pour moi d’en parler sans tomber dans les extrêmes. (c’est d’ailleurs pourquoi c’est un sujet sur lequel je tiens à travailler et qu’on le retrouve dans presque tout ce que j’écris.)

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