Amitiés à moitié

Très longtemps, j’ai usé du mot « ami » à outrance. J’avais beaucoup d’amis. Trop pour que ce soit honnête. Un peu comme une page facebook sur laquelle on accepte toutes les invitations pour observer, fasciné, le nombre d’amis enfler. Je laissais n’importe qui entrer dans ma vie, il suffisait de le vouloir. De me vouloir. Et je me laissais faire.

J’aurais pu aussi bien dessiner une jolie cible au stabilo sur mon dos. Parce qu’à mettre un point d’honneur à ne pas filtrer qui entre dans nos espaces, on s’expose forcément au pire, même si parfois, on récolte le meilleur. Sur un coup de bol.
Coup de bol qui par la suite, nous servira de vitrine. Tu vois, ça paie d’être ouvert.
Sauf que tu te réserves bien d’évoquer le prix que tu payes, toi, tous les jours.

S’il y a un manuel qui existe, quelque part, pour se faire des amis qui ne soient pas des enfoirés de première déguisés en petits enfants de choeur, que quelqu’un m’aiguille sur sa piste, s’il vous plait. Je ne sais pas comment me faire des amis. Je n’ai jamais su, et je crois que je ne saurais jamais.
Petite, les récréations me terrorisaient à tel point que je les passais enfermée dans les toilettes, parfois à pleurer, souvent à vomir de stress. Et il se trouve que je n’étais pas la seule. Nous étions une petite poignée, disons les trois doigts d’une main. Trois filles, hautes comme trois pommes, rasant la moquette pour se planquer d’Éduardo, le directeur, moitié humain, moitié géant des montagnes, qui faisait sa ronde de surveillance pendant l’interclasse.

Je me souviens parfaitement de ces moments où, gonflées d’adrénaline, nous nous chuchotions notre plan avant de nous glisser derrière les plus gros manteaux accrochés dans le couloir, juste au-dessus des bancs sur lesquels on se recroquevillait, bien au chaud dans notre planque idéale. Puis, venait le moment fatidique : passer inaperçues pendant la ronde d’Éduardo. Les pressions des capuches nous improvisaient des soupiraux par lesquels, en plus de pouvoir respirer, nous pouvions espionner le géant moustachu à son insu.
Cette petite insurrection sans aucun courage a fonctionné une fois, puis deux, puis trois. Jusqu’à la fois de trop, où, à notre grande surprise, quelqu’un a constaté notre absence en récréation (je ne peux m’empêcher de penser que ce quelqu’un se languissait de martyriser ses victimes préférées). Grande battue dans l’école à notre recherche, fouille des salles de classe et des couloirs. Ils nous ont trouvées, tremblantes de peur derrière des piles de manteaux. Laissez-moi vous dire que ca matin-là, on a dansé la valse de nos vies.

Voilà comment j’ai fait la connaissance de mes premières amies. Je ne sais pas si on peut parler de bases saines, dans ce genre de cas. Je crois bien que non.

Quand on a finalement cessé de m’appeler « La Bizarre » et que j’ai décidé de faire profil bas, quelqu’un a vu en moi, serpillère d’occasion, une forme d’opportunité. Un bourreau nommé Angélique (avouez que c’est ironique, tout de même). Une gamine plus vieille, avec déjà, du haut de ses six ans une sale réputation. Angélique était grande, avec une grosse voix autoritaire, ce qui dans une cour de récréation est plus que suffisant pour faire sa loi. Elle avait besoin d’un valet. Quelqu’un à sa botte pour faire le sale boulot, comme moucher son nez qui coulait en permanence, aller chercher le ballon de foot qu’elle prenait plaisir à envoyer au-dessus des grilles, voler des malabars à la confiserie pour les échanger contre des cartes DragonBall. Par exemple.
Apparemment, j’étais taillée pour le Poste, alors elle m’a embauchée, on a scellé l’accord en léchant la même couille de Mammouth (c’est dégueulasse les enfants, ne faites jamais ça si vous ne voulez pas attraper l’herpès de votre voisine).

Toute cette histoire m’a bien vite dépassée. Alors, épuisée, j’ai quitté Angélique. Du moins, c’est ce que j’ai cru. Sauf qu’on ne quitte pas quelqu’un comme Angélique, pas sans perdre une dent ou une rotule au préalable (je ne sais plus qui un jour a comparé l’école à la prison mais ça n’a jamais été aussi juste qu’aujourd’hui, en écrivant ceci). C’est comme ça que je me suis retrouvée à six ans, à écoper de menaces de mort en public et de harcèlement ciblé.

Comment ? En ne choisissant pas mes amis. En me contentant de ceux qui voudraient bien de moi, qui feraient l’effort de me supporter. Alors, je vous laisse imaginer quel autel je dressais à ceux qui faisaient simplement preuve de gentillesse (ou d’humanité basique) envers moi. Je leur vouais un culte. Je me mettais à les aimer plus fort que tout. Plus que mes propres parents. Je faisais tout pour eux : leurs devoirs, porter leur cartable, nouer leurs lacets, refaire leurs tresses. Je leur fabriquais même des cadeaux : crocodiles en perles, bracelets brésiliens, dessins décalqués de mon plus beau livre d’images.

On pourrait croire qu’en grandissant, j’ai appris de mes erreurs et nourrit une image de l’amitié plus saine. Que nenni.

J’ai toujours rêvé d’amitiés fusionnelles, de vies co-dépendantes entremêlées jusqu’à la mort et même au-delà. Un jour, mon père, qui croit dur comme fer à plein de choses (notamment à la réincarnation et aux vies antérieures) m’a dit que les gens qu’on aime le plus dans cette vie gravitaient déjà autour de nous dans les précédentes. Ce seraient de vieilles âmes soeurs avec lesquelles on voyage à travers le temps. Je crois qu’en romantique désespérée, je suis tombée amoureuse de cette idée. Seulement voilà, moi je navigue seule, mes amis finissent toujours par tomber le masque et révéler leur jolis minois d’enfoirés de première.

Elles sont où, mes âmes soeurs ?

(Crédit photo : Helena Lopes via Unsplash)

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. L’amitié se voit plus dans la séparation que dans la fusion…
    Cette âme-amie dont je parle, je la connais depuis trente-cinq ans, même si ça ne fait que vingt-quatre ans que nous sommes réellement « meilleures amies ». J’ai quitté la capitale il y a quelques années, et c’est la personne qui me manque le plus, je crois. Pour autant, notre lien ne s’est pas délité, je crois même qu’il s’est renforcé.
    Je ne pense donc pas qu’il s’agisse d’un mythe, mais peut-être t’investis-tu peut-être trop, trop vite ? L’amitié se cultive, prends le temps… 🙂

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  2. J’ai cru trouver des personnes desquelles je pensais être incapable de me séparer, et pourtant, à chaque fois le temps à fait son oeuvre et s’est acharné à me prouver le contraire. J’ai tout de même une vision de l’amitié peu réaliste, je cherche des frères et sœurs d’adoption, avec qui je n’aurais que les avantages d’une fraternité et aucun inconvénient du poids de la famille. J’ai bien conscience du caractère exceptionnel, voire mythique de la chose ^^

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  3. J’ai une âme-amie, une personne exceptionnelle – je lui ai d’ailleurs dédié un article sur mon blog. 🙂
    Tu trouveras la tienne.

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