Le temps d’un thé

C’était officiel : elle détestait cette maison.
Comment avait-elle pu ne pas s’en apercevoir avant ? Tout était bancal ici, à commencer par la table basse, le bureau, la console ; et même les chaises, dépareillées, chinées ici et là quand la vie la berçait encore d’illusions. Canapé creusé et inconfortable, portes qui grincent, s’ouvrent difficilement et se ferment mal, tiroirs de travers avec la fâcheuse tendance à accrocher les doigts. Rien dans cette maison ne fonctionnait sans accroc, rien ne coulait de source. Tout agressait, crispait, vrillait les oreilles, jusqu’aux robinets qui crachotaient d’abord l’eau dans un grognement avant d’éclabousser un bon coup. La baignoire avait ces quelques centimètres en trop qui cognaient son genou chaque matin, et constellaient sa rotule de bleus d’enfant. L’eau demeurait impossible à régler, toujours bouillante ou trop tiède, si bien qu’elle ne luttait plus désormais, la maison avait gagné : ses douches ne dépassaient jamais les trois minutes, tant pis pour elle, et tant mieux pour la planète.
Décoration murale brutale, hasardeuse : un post-it froissé par-ci, une carte de visite punaisée par-là, un cadre un peu trop penché sur la droite, une tapisserie usée et délavée que personne – et surtout pas elle – n’avait pris la peine de remplacer. À quoi bon cacher la misère ? Le cœur de cette maison était froid, aigri, comme celui d’une vieille personne que sa famille ignore et laisse tourner en rond dans un bocal à angles. Tatie Danielle des résidences principales, grand-oncle raciste des repas de famille. La maison qu’on contourne, qu’on évite, celle dont on plaint allègrement les proches, comment font-ils pour la supporter, moi je ne pourrais pas.

Ses yeux se posaient sur la jaunisse des murs, les chambranles de traviole des portes, les tapis dégarnis et poussiéreux et les voyaient enfin pour ce qu’ils étaient : ornements désespérés d’un taudis minable qui ne renfermait plus rien de bon depuis longtemps. Cette odeur de poussière condensée ne quittait jamais la pièce à vivre, et malgré les courants d’air, malgré les désodorisants planqués dans des bibelots, ces machins à détection automatique qui la faisaient sursauter à chaque pschit navré, rien n’y faisait. Ça puait ici. Jamais les bonnes odeurs de nourriture n’impreignaient les rideaux, les taies d’oreillers, les tapis, ni les vieilles couvertures ; jamais les épices ou les parfums de légumes frais ne prenaient le dessus sur la décrépitude.

La cuisine tiens, parlons-en.
Étriquée, mal agencée. Difficile, même pour un corps frêle comme le sien de se rendre à la fenêtre sans pivoter de côté afin d’éviter une chaise ou un tiroir bloqué qui vomissait couteaux et ustensiles de cuisine à garder hors de portée des enfants. Mais comme les enfants se gardaient hors de portée de la maison, de ce côté-là, on était bons. Combien de fois avait-elle du éviter la lame d’un couteau prête à lui trancher un orteil ? Combien de fois lui avait-elle répété de réparer ce foutu tiroir, de fermer ce bon dieu de placard avant que quelqu’un – elle, ne s’ouvre le crâne sur l’angle de la porte ? Combien de fois avait-il soufflé, pesté, crispé les poings, puis grommelé, farfouillé dans sa caisse à outils avant de retourner élargir l’empreinte de son séant sur cet hideux canapé, j’ai pas ce qu’il faut, on verra ça plus tard, et de monter le son de ce dessin animé merdique qu’un homme de son âge n’était même pas censé regarder ? Ce générique qu’elle avait tellement maudit, jalousé même, tant il le regardait plus qu’elle, avec plus d’envie et d’enthousiasme qu’il n’en avait eu depuis leur mariage. Torchon à l’épaule, mains sur les hanches, incarnation parfaite de la ménagère, elle fermait les yeux, serrait les poings, inspire, expire, plus que quelques secondes, et attendait que cette chanson débile s’arrête, que ces sourires sur ces affreux visages s’effacent, qu’ils cessent de la narguer avec leur bonheur et leur ribambelle de bons sentiments. Sur le rouge intérieur de ses paupières se dessinaient les faciès qui braillaient des paroles qu’elle connaissait par cœur et maudissait chaque jour un peu plus. Foutue persistence rétinienne, fichue mémoire auditive.

Aujourd’hui, le vide de la maison prenait toute la place, il l’engloutissait et menaçait de la digérer bientôt. À la fenêtre de la cuisine s’agglutinait une poignée de coccinelles égarées. À trop chercher la maison du bonheur, elles avaient dû effectuer un atterrissage d’urgence ici, exténuées et probablement désabusées. On leur avait peut-être menti, à elles aussi. Pauvres bêtes.  
Elle attrapa la porte du placard qui ne manqua pas de cliqueter à la manœuvre, comme pour discuter avec le vide. Un placard qu’ils avaient entièrement dédié au petit-déjeuner, leur petite caverne d’Ali-Baba de la gourmandise ; leurs limbes sucrées dans lesquelles ils aimaient stagner bien après le réveil et juste avant le froid de tout le reste. Vide.
Si la maison avait un jour eu un cœur, il se trouvait là, au milieu des biscuits secs ou crémeux, des multitudes de thés qu’ils ne goûteraient jamais tous, des pains et  brioches conditionnés qui embaumaient de leur parfum industriel pourtant si savoureux. Mais il ne battait plus, désormais glacé et vide à l’image de leur vie de couple. Un vieux sachet de thé en vrac et un paquet de biscuits secs éventé, voilà tout ce que cet imbécile avait laissé derrière lui. Des miettes, en souvenir de leurs petits matins en marge du monde, de leurs overdoses de sucre et de chaleur qui ne faisaient qu’ouvrir davantage leur appétit, parfois l’un pour l’autre.  

Ce soir, alors qu’elle aurait volontiers entamé et probablement terminé un paquet de sablés, elle devra se contenter d’un thé. Car même leurs petits matins sucrés mentaient. La vérité était bien moins édulcorée : si elle ne prenait pas la peine de remplir ce placard, encore et encore ; faire des réserves pour les jours de détresse et les matins d’hiver, combler les manques, boucher les fuites… il le vidait sans réfléchir, grignotait à toute heure, piochait dans les réserves sans considération jusqu’au summum du mépris : “truc pour petit-déjeuner” gribouillés sur un post-it froissé. Vestiges de lui, de son désintérêt le plus total pour tout et surtout pour elle. Maintenant, la maison vide ne lui laissait plus que les miettes d’une vie déjà un peu moisie. Qu’à cela ne tienne.
Elle ouvrit le sachet et remplit sa boule à thé. Une cuillère, deux cuillères.
L’eau qui éclabousse sa poitrine et coule enfin dans la bouilloire, encore un peu, voilà, ça devrait suffire. Une autre porte de placard réfractaire, et bientôt, dans sa main un mug, le joli. Un patchwork de chats multicolores dessinés tout le tour et une anse large dans laquelle sa main passait entièrement. Celui qu’elle avait trouvé en brocante pour une demi-pièce, celui qui occupait son bureau à l’époque où son travail existait encore. Celui qu’elle avait soigneusement évité de saisir au moment de lui jeter la vaisselle à la figure. Spontanée, mais pas trop. Tasses, assiettes, verres, beaucoup avaient périt au front. Le fracas, les pleurs, et les casse-toi d’ici qui valdinguaient sur les murs comme des couteaux aiguisés.

La boule à thé roula au fond du mug, droite, gauche, droite, gauche, tandis que la bouilloire grésillait tout juste, habillant maladroitement le silence. Dehors, la lune dessinait déjà les contours des maisons voisines, les populaires, celles que les gens admirent en se retournant sur leur passage, celles qu’on interpelle et qui, bien malgré elles, se coltinent une mocheté dans leur petit univers de perfection. La caution diversité parce qu’il faut de tout pour faire un monde.

Le sifflement de la bouilloire la fit sursauter, klaxon en pleine rue, comme pour illustrer ses pensées suintantes de jalousie. La bergamote, la cannelle, la mauve et les extraits de vanille empourprèrent l’eau instantanément, témoin de la piètre qualité de ce thé acheté dans un hall de gare au retour des vacances,  juste après la fuite et avant les retrouvailles forcées. Aucun parfum ; rien pour attirer les lèvres, les inciter à se brûler un peu, rien qu’un tout petit peu, pourvu qu’on ait toutes les saveurs en bouche, et tout de suite. Trois minutes d’infusion, histoire de.
Les mains plaquées à la tasse, elle réalisa qu’elle avait froid. Par habitude, elle souffla trois petites fois sur le breuvage. Davantage pour retrouver son calme, perdu en terre inconnue depuis Dieu-savait-quand, que pour le refroidir. Un petit nuage de vapeur l’accompagna jusqu’au canapé inconfortable du salon où elle posa sa tasse sur la table basse bancale, et observait les volutes naître et mourir en une fraction de seconde.

Elle se rappela les nombreux jeux interdits chez la nourrice, avec le briquet de la cuisine. L’index qui passe à travers la flamme, woosh, woosh, indolore malgré la chaleur et le danger. Le cerveau qui panique, s’affole, envoie des signaux de détresse et ne comprend pas l’absence de douleur ; pourquoi le doigt noircit, l’ongle se bombe, et le métal chauffe le pouce qui commence à fatiguer, mais rien ne met fin à cette folie ? Pourquoi le feu fascine, hypnotise, charme de ses ondulations ; ses crépitements qui laissent entrevoir la puissance de son pouvoir destructeur, sa chaleur tant convoitée par les créatures à sang-chaud rampant à la surface de cette Terre.

Pourquoi, ce soir d’été, dans sa robe virginale, avait-elle failli basculer dans l’antre de l’immense cheminée destinée à réchauffer leurs convives ? Un moment d’absence, de fascination, un appel sauvage, une fureur fugace qui murmurait son prénom, un vertige, et la voilà qui flanche, tête la première en plein vers le brasier soigneusement alimenté par son beau-frère tout neuf. Le bras d’un invité autour de sa taille qui la retient avec force, et son buste qui poursuit le mouvement quand la chute semble s’étirer sur une décennie entière. Son voile s’enflamme et des cris de stupeur se font entendre. On lui balance des linges humides, un pull, la serviette du traiteur pour laquelle elle devra payer. Bientôt, elle n’est plus qu’un amas fumant de tissus bariolés, dont le voile, le joli voile relevé plus tôt dans la journée au milieu des ah ! et oh ! et des sourires semi-sincères, a nourri le feu désormais rassasié. Puis, sous les rires pincés, elle avait regagné son siège, presque aussi inconfortable que son canapé. Si seulement elle avait su interpréter les signes. Ce soir-là, les convives avaient stoppé le feu qui la rongeait et l’aurait avalée toute entière. Mais les volutes, les volutes étaient toujours là, consumant leur mariage à chaque seconde qui passait, chaque comment va ta femme, chaque occasion manquée, chaque vérité tue.

Et ces silences toujours plus présents, ces boulevards entre eux, la croûte terrestre qui craquèle à leurs pieds, les place sur des continents différents, et lui qui la regarde s’éloigner sans lui tendre la main ; sans tentative désespérée de la retenir, de sauver ce qui peut l’être, sans un au revoir ; bon vent et bon débarras dans ses yeux qui abritent la même fureur fugace entraperçue auparavant. Sa haine pour elle, vivace et versatile concentrée dans ses poings qui fendent l’air et la trouvent, encore et encore dans les cris et le sang. Et ce siège inconfortable qui réveille ses hématomes et l’empêche d’apprécier son thé, même bas de gamme.

Trois minutes. La tasse était à peine chaude, les volutes disparus. Pas de brûlure cette fois-ci, juste une eau tiède vaguement aromatisée. Mais elle n’avait plus froid. La nuit avançait, la température baissait et pourtant, elle ne claquait plus des dents. Ses doigts d’habitude si prompts à violacer affichaient une jolie couleur rosée aux extrémités. Quelque chose avait changé. Une mutation profonde, une évolution. Humaine au sang-chaud frileuse et fragile dans sa maison bancale, désormais créature à sang-froid, dont la température corporelle s’adapte à son environnement hostile. Elle ne subissait plus. Maîtresse des lieux, sainte patronne du vide et du silence, jamais elle ne s’était autant senti à sa place que sur le côté droit du canapé, son côté à peine creusé, à peine moulé, à peine usé tant elle n’avait que rarement connu de répit, une tasse de thé – même tiède – à la main. Elle humait la poussière condensée qui s’échappait des rideaux sombres et l’appréciait presque. Ne plus avoir à subir une compagnie indésirable et indésirée, ne plus supporter les accès de colère déchirant le silence des lieux, ne plus avoir à encaisser les coups, mais les rendre, œil pour œil, dent pour dent, jusqu’à retrouver le calme enfin, puis le silence à nouveau, d’abord inquiétant, terrifiant, bordel qu’est-ce que j’ai fait, ma vie est foutue. Mais non. La vie, la vraie ne faisait que commencer ; maintenant que tout était terminé, qu’elle avait mit fin à son supplice quand il avait une fois de plus ignoré ses casse-toi d’ici qui résonnaient encore dans l’entrée, qu’il l’avait frappée, une fois, deux fois puis plaquée au mur, une main autour de son cou de plus en plus serrée.
Elle soutenait son regard : je vais te tuer, si tu me lâches je jure que je te tue, et la fureur dans ses yeux disparut, laissant place à la confusion, au retour de cet air bovin qu’elle connaissait si bien, celui qu’elle avait épousé. Il relâcha son étreinte puis, une main sur le front, déblatéra des excuses, marmonna dans sa barbe, je suis désolé, j’aurais pas dû, je sais pas ce qui m’a pris, tu me pardonnes ?

Puis, d’épuisement, comme après une énième bataille contre elle et une guerre de cent ans contre lui-même, il se laissa tomber dans le canapé ; le seul endroit qu’il avait réussi à façonner à la perfection, à imprégner de lui-même, celui qui épousait ses formes et gardait précieusement sa trace, l’enveloppant dans un cocon de confort et de tranquillité, le côté gauche, son côté ; la télécommande à la main, prêt à allumer la télévision. Un nouveau dos tourné à la dignité, une volonté de très vite oublier, de ne surtout prendre aucune responsabilité.

Et puis, ce fut le retour de la fureur fugace qui la transforma en jeune femme paumée dans le salon avec le chandelier, celle qui frappa son crâne une fois, deux fois, répondant en canon à ses coups ; celle dont la poitrine fut maculée de sang en moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer le mot teinturier. Celle qui venait d’assassiner son mari, et, paradoxalement, de recouvrer sa liberté.

  Il gisait à sa gauche, la tête penchée sur le côté, comme après la sieste, l’amour, ou les coups. Elle posa sa main sur la sienne, la caressa, puis en écarta les doigts un à un pour libérer la télécommande laiteuse, pressa le bouton marche en y laissant un peu de sang, une jolie empreinte rouge sur blanc – la violence sur la paix, pas nécessairement dans cet ordre.
L’écran grésilla avant d’inonder le salon de sa lumière bleutée. Suite de visages sans noms, de lieux sans âme et une sirène qui résonnait au loin. Pour elle.

Il était grand temps de finir ce thé.

(Crédit photo : Kira auf der Heide via Unsplash)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.