L’évanescence des contours

Mon plus lointain souvenir, lorsque je me concentre assez, c’est toi, debout dans le salon à astiquer les carreaux du buffet. Je suis accrochée au filet de mon parc et je te regarde au travers, silhouette floue qui chantonne un air inconnu. Je te regarde, et tu ne me vois pas. Je suis persuadée que déjà, toute calme et minuscule que je suis, tu m’as oubliée. Ca a toujours été mon truc ça : rester muette, ne jamais faire de vagues, même quand l’angoisse que tu m’abandonnes vrille mes petits intestins.

Il y a un autre souvenir, plus net, plus vivace.
Je suis sous ta jupe. Je regarde tes jambes à la peau si lisse et pourtant si piquante après le dernier passage du rasoir, toujours marbrée de tes veines sous-jacentes. Il y a cette culotte en satin de laquelle s’échappent quelques poils noirs sur lesquels j’ai envie de tirer. Cette même culotte dont j’hériterais plus tard.
J’entends le souffle du fer à repasser, l’eau dans son ventre qui valse. Je sors enfin du dôme protecteur que tu m’offres bien malgré toi, et je la vois. Ma jolie robe en coton vert, celle avec le poussin jaune dessus, tu te rappelles ? Elle gît sur la table molletonnée, et tu l’aplatis, armée de ton fer brûlant, tu l’aplatis autant que possible, comme pour la vider de ma présence. En éradiquer mon essence.
Sue-Hellen pleure en gros plan sur l’écran de télévision, et d’où je suis, tu sembles captivée par elle. Ton regard ne la quitte plus, comme à chaque fois que tu repasses. Tu t’évades, vers Dallas et au-delà, pendant que ton corps sur pilote automatique continue sa petite routine. Tu ne me vois pas me relever, et m’accrocher à la table comme si ma vie en dépendait. Tu ne me vois pas placer mes deux mains potelées sur le poussin de ma robe, comme un rempart de chair, un cri muet. Tu ne me vois pas sourire d’avoir chaud aux mains, pour la toute première fois de ma courte vie.
Non. Tu es loin. Tu m’as oubliée.
Plus tard, tu m’avoueras que mon cri de douleur t’aura hantée longtemps, et que l’état de mes mains fut difficile à expliquer aux infirmières sans élever des soupçons de maltraitance.

Être là sans l’être. Je suis passée maître dans cet art, et j’ai appris de la meilleure. Je me suis longtemps demandé ce qui pouvait bien se passer dans ta tête. Qu’est-ce qui te poussait à lâcher brusquement le volant, quitter le véhicule en marche et disparaître quelques instants ? Le temps d’une sieste, d’un café ou d’une partie de Sept Familles. Au travail, tu étais irréprochable. Le pilier du service, toujours présente, toujours prête. Toujours ce sourire qui en a charmé plus d’un. Mais la maison semblait vouloir te nuire. À peine la porte d’entrée passée que les migraines te clouaient au canapé. Nos voix t’irritaient jusqu’à te plonger dans un sommeil de plomb qui transformait ton visage dont les traits ne luttaient plus contre la gravité. Fini le sourire éclatant, place à la moue triste et aux sourcils froncés. Maman qui rit de la vie, et maman qui pleure dans son sommeil.

Aujourd’hui, l’ambiance est toute particulière. J’enchaîne les années, orpheline. Tu n’es plus là, mais tu n’as pas disparu. Nous avons fait le choix nécessaire de nous exclure mutuellement de nos vies, et je dois rassurer les âmes compatissantes qui posent sur moi un regard triste lorsque j’évoque ton souvenir. Non, tu n’es pas morte. Tu as déménagé sur un plan d’existence qui dénoue nos vies en parallèle, autour de l’absence de l’autre. Aucune traversée possible. Pas même un pont de singe jeté nonchalamment sur la rive opposée. Aucun lien. Tout est rompu, et l’eau ne coule sous aucun pont.

 

Crédit photo : André Baechler

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