Douillette

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Crédit Photo : Richard Hooker

 

Elle avance péniblement, perchée sur ses minuscules talons qu’elle ne supporte déjà plus. La ville grouille et à plusieurs reprises, elle fait ce pas de danse gênant avec les passants qui se plantent sur sa trajectoire. Droite, gauche, droite, gauche, jusqu’à ce que l’un capitule. Souvent elle, qui souffle et tente de manifester un mécontentement dont tout le monde se fout.

Elle se tient le ventre, ça ne va pas.
Il est gonflé, il gargouille, elle le caresse comme pour le dompter.
Ça ne va pas.
Elle ne peut s’empêcher de gémir maintenant dans le grouillement de la rue. Des larmes roulent sur ses joues. Les crampes s’enchaînent et la douleur s’accroît. Elle réalise qu’elle aurait aimé voir de la sympathie dans les gestes, ou simplement dans les yeux de quelqu’un. Un peu de compassion, une gentille âme pour lui laisser une petite place sur le banc de béton de l’arrêt de bus bondé. Elle arrive à être déçue d’inconnus. Bravo, bien joué.

Au fond de son sac, son téléphone remue et vient chatouiller sa hanche. C’est son père. Son père qui, d’ordinaire, ne l’appelle jamais en pleine journée sauf pour lui annoncer une tragique nouvelle. Mauvaise augure. Nouvelle crampe.

Elle décroche. Il est gêné, tourne autour du pot, ne sait pas comment lui retranscrire ce qu’on vient de lui hurler à l’oreille.
Je viens d’avoir ta mère au téléphone.
Elle n’entend plus. La colère a déclenché cette alarme au fond de sa tête, ce strident sifflement, comme mille cocottes minute sur le point d’exploser. Elle hurle, postillonne en tentant d’articuler ses mots-poignards qu’elle ne maîtrise pas. Son ventre est lacéré de l’intérieur, ses boyaux se tordent. Des quidams la regardent, sans compassion aucune. Elle leur fait peur, elle est comme un animal blessé sur le point de contre-attaquer. Ils s’écartent.

Lorsqu’elle raccroche, ses joues empourprées de colère la brûlent. Le banc de béton est totalement libre, maintenant. Elle s’y assoit, prend trois grandes inspirations dont la dernière se termine par une crise de larmes.

Ta mère voudrait que tu effectues ton changement d’adresse, elle refuse de recevoir encore du courrier à ton nom.

Elle connait sa voix par cœur, imagine sa bouche pincée cracher ces mots au visage de son père comme du venin. Sa mère adore appuyer là où ça fait mal. Si elle était là aujourd’hui, à cet arrêt de bus, elle enfoncerait sa main froide dans son ventre sans aucune douceur, et accompagnerait ce geste insensé de sa phrase signature.

Qu’est-ce que tu peux être douillette.

Après une journée à se tordre de douleur sur la chaise de son bureau, elle abdique, et rentre chez elle sans même attendre le bus. Elle marche, ou plutôt elle se traîne. Elle gravit la grande côte qu’elle passe sa vie à éviter, place un pied devant l’autre sur le Pont de Chauderon en proie à tous les vents. Elle se tient le ventre, encore.
Ça ne va toujours pas.

Ça n’est pas normal, lui dit son mari en la trouvant prostrée au fond de leur lit.
Demain, à la première heure, tu vas aux urgences.

Il y a plusieurs personnes devant elle, il est pourtant si tôt. Plusieurs personnes qui ont l’air affreusement mal en point, bien plus qu’elle. Elle se sent coupable. Au réveil, ce matin, la douleur s’était dissipée avec ses cauchemars. C’était forcément le stress, elle allait passer pour une idiote.

Le médecin lui pose tout un tas de questions qu’elle trouve bien trop personnelles et déplacées, mais auxquelles elle répond en bonne élève. Elle est nerveuse, ne sait plus pourquoi elle est là. Elle se sent obligée de répéter que la douleur était affreuse hier encore, qu’elle a eu très peur.
Mais aujourd’hui… ça va ?
Aujourd’hui, ça va oui.
Il est jeune, il bafouille, l’examine sans trop savoir que faire d’une patiente qui somatise.
Il lui demande la date de ses dernières règles. Elle n’en a aucune idée, donne une fourchette un peu large, elles sont irrégulières voyez-vous. 

Je vois.

Il lui demande si elle veut faire un test de grossesse. Elle demande pourquoi, et se rend compte de la stupidité de sa question un peu tard. Elle sourit. Elle rougit.

Vos douleurs. Je veux dire, c’est tiré par les cheveux, mais ça pourrait être lié à une grossesse. Je dois explorer toutes les pistes.

Elle comprend, mais ne peut s’empêcher de trouver ça parfaitement ridicule. C’est bien la première fois qu’on lui évoque la possibilité d’une grossesse. Elle se demande comment elle accueillerait la nouvelle si ce guignol lui apprenait qu’elle était enceinte, puis balaye l’idée d’un revers de la main. C’est impossible, mais elle fait le test quand même, en se sentant coupable de jeter de l’argent par la fenêtre.

La blouse blanche s’éclipse une petite demi-heure, et revient vers elle, l’air contrit.
J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle, dit-il à peine assis sur sa chaise métallique.
Elle se voit déjà au service oncologie, percée à divers endroits d’une chimio qui fait tomber ses cheveux qu’elle déteste, mais qu’elle aurait aimé garder en lieu et place de ce crâne dénudé. Elle s’imagine annoncer la nouvelle à sa famille, à ses amis. Elle se demande où sa mère pourrait bien appuyer pour lui faire encore plus mal après une annonce pareille.

Le test de grossesse est positif, vous étiez enceinte d’environ trois semaines. 
Elle entend la tournure passée, et elle lui fait atrocement mal. Elle a l’impression qu’on l’a subitement rendu accro à l’héroïne et qu’elle est en manque. En manque d’une chose dont elle n’aurait jamais pensé avoir besoin. Une chose qu’elle n’aurait jamais cru vouloir et qui hurlait maintenant, tout au fond de ce ventre lacéré, vide. Elle est triste, et en colère. Elle aurait préféré ne jamais savoir. Elle aurait préféré continuer à souffrir dans son coin sans poser de questions, plutôt que de vivre cet abandon.

C’est beaucoup plus courant qu’on ne le croit, lui dit le médecin, croyant lui remonter le moral.

Peut-être, mais ça fait mal, lui répond-elle, les yeux fixés sur ses chaussures qui lui assassinent les pieds.
Elle a une voix dans la tête qui refuse de se taire. Une petite voix mesquine qui prend plaisir à foutre le bordel, déplacer les choses, renverser les pensées pour en punaiser d’autres au mur.

Qu’est-ce que tu peux être douillette.

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3 commentaires sur “Douillette

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    1. Merci beaucoup Souris !
      Cette maman toxique se retrouve un peu partout dans mon écriture, je m’en rends compte… j’ai vraiment du mal à ne pas l’exorciser, j’avoue ^^
      (courage à toi aussi du coup !)

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