Flou

Il y a longtemps que je n’y avais plus pensé. C’est étrange comme parfois, le cerveau peut s’évertuer à enterrer au plus profond de nous ce qu’il ne peut expliquer. Un instinct de préservation que notre témérité finit, un jour ou l’autre par annihiler.

Il y a longtemps que je n’y avais plus pensé. J’avais complètement occulté ce très court séjour à Londres dont on n’évoque plus aucun souvenir par peur de passer pour des illuminés. Il n’y a plus aucune trace de l’incident. Plus aucune preuve tangible. Juste nous, et notre mémoire que cette soirée aura gravée en profondeur, malgré tous nos efforts pour oublier.

Tu travaillais à Londres depuis quelques mois, j’étudiais à quelques heures de train. Après trois années éloignés, notre conclusion fut la suivante : les relations à distance, ça craint ! J’étais sous l’eau pour la soutenance de mon projet, tu cherchais désespérément à t’intégrer auprès de tes collègues britanniques qui avaient, pour la plupart, élu le pub de Canary Wharf comme résidence secondaire après le travail. J’avais déjà noté le changement qu’ils opéraient sur toi soir après soir, à commencer par le nombre croissant de pintes dévalant ton œsophage. L’alcool, son influence et son affluence m’ont toujours terrifiée. J’ai vu les ravages dont il était capable, à quel point il pouvait transformer de gentils agneaux en dangereux psychopathes. J’ai aussi vu son emprise tenace, dont on ne se défait que dans la souffrance et les larmes. Tout ce dont j’aurai voulu te protéger.

Ma semaine de vacances à tes côtés touchait presque à sa fin, et j’étais écartelée entre le désir incontrôlable de quitter cet endroit qui t’arrachait à moi, et l’envie irraisonnable de rester ici, à tes côtés, pour toujours et ce malgré les vices de la ville qui masquaient ton visage.

Ce soir-là, nous quittions ton appartement de Baker Street pour nous dégourdir les jambes. Nous passions une énième fois devant la multitude de carreaux à l’effigie de Sherlock Holmes sans jamais nous lasser de ce quartier qui évoquait, pour ma part, mes meilleurs souvenirs de lecture. C’était une de ces marches sans but, de celles qu’on fait par automatisme, pour s’occuper ou digérer. Alors, lassés de progresser en ligne droite, nous avons pris à gauche, ou peut-être à droite, direction Piccadilly ou Soho, puis nous avons laissé nos pas nous porter en riant des bruits caverneux que produisait mon estomac après un repas trop épicé.

Je me souviens qu’au détour d’une ruelle, l’atmosphère a changé. L’humidité s’est densifiée, l’air s’est alourdi, tant et si bien que nos rires ont subitement cessé. Nous avions sur la poitrine un poids tout neuf.

Londres, d’habitude si bruyante et grouillante, s’était tue. Plus un bruit ne parvenait à nos oreilles, la circulation n’existait plus. Nous étions en plein hiver, et pourtant le petit nuage de buée qui accompagnait chacun de nos souffles avait disparu. Il faisait chaud tout à coup. Machinalement, nous avons déroulé nos écharpes, ouvert nos manteaux, enlevé nos gants tout en avançant dans la brume humide qui tapissait la rue pavée. Le nez en l’air, je me souviens avoir cherché des yeux la cheminée d’une usine ou la trace d’un incendie.

Mais le ciel n’avait jamais été aussi clair et parsemé d’étoiles.

Nous avons bifurqué une nouvelle fois, comme attirés par quelque chose qui guidait nos pas, lentement mais sûrement.

J’avais ma main dans la tienne, tu te rappelles ? Nos paumes moites collées l’une à l’autre sans que jamais l’idée de lâcher ne nous effleure. Je sentais ton pouls s’accélérer, une de tes veines palpiter juste là, sous mes doigts enroulés à ton poignet.

Et puis, ça nous a frappé tout à coup. L’air vicié, l’oxygène dense qui envahissait nos bronches et irritait nos poumons. Un air comme on n’en avait jamais respiré. Un air neuf et poussiéreux à la fois. Je me souviens de cet exact moment où ta main est devenue glaciale dans la sueur froide de ma paume. Je me souviens qu’en une fraction de seconde, notre connexion s’est rompue. Tu as lâché ma main, et nous nous sommes retrouvés l’un à côté de l’autre, paumés et plus seuls que jamais dans un endroit inconnu. Je t’ai imaginé prendre tes jambes à ton cou, me laisser à mes angoisses de solitude comme dans mes pires cauchemars ; ceux qui hantent mes nuits depuis toujours et m’abandonnent en terre inconnue. J’ai vu l’envie de fuir traverser ton esprit et faire vaciller tes pupilles.

“Ne me laisse pas !”

Et mon cri, au lieu de se propager, de rebondir contre les façades salies des immeubles de pierre, s’est recroquevillé sur lui-même en un murmure grinçant. L’air autour de nous avalait tout, jusqu’à notre présence. Nous n’étions plus à Londres. Ou plutôt si, nous étions au coeur de Londres. Londres comme nous n’avions jamais pu le connaître. Un Londres vieux de plusieurs siècles.

Dans la ruelle qui nous faisait face, un épais brouillard roulait sur le sol, comme un effet spécial de pacotille sur le plateau d’un film de série B. Je me souviens avoir attrapé la manche de ton manteau pour tenter de rétablir notre connexion. En vain.

Il y avait ce rire nerveux qui grandissait au fond de ma gorge, qu’aucun de mes muscles ne laissait s’échapper. Je me souviens de ma résignation, de ce fatalisme qui venait d’envahir ma tête. Nous allions mourir ici. Il nous attendait. Il nous tomberait dessus comme un fauve fond sur sa proie. L’homme sans visage.

Déjà, une clameur étouffée nous parvenait, tantôt à droite, tantôt à gauche. Parfois même, elle nous enveloppait dans sa moiteur, faisait cavaler nos palpitants et perler la sueur le long de notre colonne vertébrale.

Soudain, au son s’est ajouté l’image. Fini notre Londres d’adoption, nous étions désormais dans un Londres cru, ancien, chaud et sale. Les pierres des édifices ruisselaient de sueur et renvoyaient des effluves humides et moisies. La ruelle, tapissée de mendiants hurlait sa misère à qui voulait bien l’entendre, au milieu des haleines fétides et des haillons poisseux. Des vendeurs à la sauvette cherchaient à refourguer leur poisson chipé aux docks, des crieurs annonçaient les gros titres des journaux fraîchement imprimés. Un tumulte oppressant qui fit éclater nos espaces vitaux en un clin d’oeil et comprima nos poitrines. Comme si le verre d’une boule à neige d’époque venait de se briser. Comme si son atmosphère, trop longtemps prisonnière avait saisi la moindre opportunité de nous sauter à la gorge et contaminer nos corps.

Je te voyais, toi et ta barbe constellée de condensation, chercher des yeux un repère, quelque chose auquel raccrocher ton souvenir. Où étions-nous ? Dans quel pétrin nous étions-nous encore fourrés ?

Et puis, les cris. Les vrais. Les hurlements de terreur qui glacent le sang et imposent le silence. L’odeur du sang, féraillée, qui envahit l’air et nos poumons, jusqu’à la nausée. La terreur qui s’abat sur la ruelle comme un voile opaque, laissant les bouches ouvertes mais muettes, et les yeux qui roulent dans leurs orbites pour ne plus voir. L’attroupement qui se forme autour d’on ne sait quoi, ou d’on ne sait que trop. Des pieds nus qui dépassent d’un monticule de tissus empourprés, la peau d’un cadavre déjà laiteuse aux reflets bleutés.

Au creux de nos intestins, toujours cette certitude que l’homme sans visage reviendra. Qu’il m’éventrera de sa main experte sous tes yeux paralysés d’épouvante. Que tu le laisseras faire, parce que ton corps ne te répondra plus. Que, si nous nous approchons un peu, pris de curiosité morbide, le cadavre gisant dans le flux d’égouts aura mon visage. Alors nous sommes restés là, spectateurs d’une scène macabre catapultés sur scène, sans texte ni costume d’époque.

Je te regardais, scruter les alentours, à la recherche du moindre indice, de la moindre explication sur ce phénomène que nous serions bien incapables d’élucider si nous venions un jour à regagner nos pénates. J’ai vu ton regard s’arrêter sur l’une des pierres gravées du bâtiment adjacent. J’ai vu tes yeux se froncer pour tenter de déchiffrer les caractères, passer outre ce voile de cauchemar qui rend toute lecture impossible dans les limbes du sommeil. Et puis, j’ai senti ce poids qui plombait mon dos, tirait sur mes épaules endolories. Au fond de mon sac, mon appareil photo attendait sagement de faire ses preuves.

Alors je l’ai sorti. Le souffle court et les mains incertaines, j’ai enlevé le cache, fait la mise au point, puis mitraillé tour à tour la plaque gravée qui portait le nom de la ruelle, la scène qui se déroulait sous nos yeux dans une valse de jupons sales et de semelles trouées. Des portraits des passants tantôt dégoûtés de devoir approcher la vermine, tantôt pétrifiés par la violence du tableau. Un cliché du sang, filet foncé qui s’échappait du corps dont les mouches se délectaient déjà. Les pavés qui supportaient ici et là les semelles élimées des témoins. Puis nous.

L’objectif photographiait à l’aveugle nos visages pâles au milieu de ces gens d’un autre temps, comme dix ans plus tard nous faisons des selfies de couple aux points les plus instagrammables de nos séjours. Non sans un frisson d’angoisse. Le flash, foudre silencieuse et inoffensive illuminait les contours de ces visages ravagés par la peur et la misère.  Je crois même, dans la panique, avoir pris une série de photos en rafale. Je revois le flash clignoter, encore et encore comme une tentative désespérée de communiquer en morse. Aidez-nous.

Mais personne n’est venu.

Nous nous sommes pris la main, et nous avons parcouru cette ruelle, slalomant entre les locaux qui semblaient ne pas faire grand cas de notre présence anachronique. Je me faufilais entre les robes usées et percées, tourbillon de textiles effleurant le bout de mes doigts ; les gavroches bien éloignés de leurs cousins chapeaux melons et les manteaux tâchés et odorants, trop fins pour permettre à leur propriétaire de passer l’hiver. Nous avancions, un pas après l’autre vers mon destin, toujours ta main froide dans la mienne qui me menait à la mort, comme une offrande sacrificielle consentie.

L’abnégation qui se lisait sur mon visage fut subitement remplacée par une expression de terreur. Tu as regardé mes traits se contracter et se déformer sous la douleur fulgurante. Tu as suivi mon regard qui glissait vers mon abdomen ensanglanté, tes mains sont venues contenir mes entrailles et exercer un point de compression pour interrompre l’hémorragie.

Le choc de mon corps sur le pavé, ce bruit qui résonne encore à mes oreilles quand j’y pense, tes mains qui me tiennent chaud alors que j’ai si froid. Tu hurles, tu appelles à l’aide, mais personne ne vient, personne ne nous entend, et cette fois, la scène a lieu à guichets très fermés. Toi, moi, et cette ombre noire plantée dans ton dos qui nous observe, un couteau de boucher à la main. J’entends le sang goutter de la lame, j’entends mon propre sang s’échapper, fuir mon corps à toutes jambes, affolé par une alarme assourdissante qui me vrille les tympans. Je meurs.

Je me souviens de cet ultime souffle, douloureux, qui laissait échapper de ma bouche un dernier nuage de brume, et de mes yeux qui roulent sous mes paupières, faisant place à tout ce rouge, partout, qui enveloppe mon corps comme un champ de coquelicots.

Puis, il y eut la renaissance. La grande inspiration que prend chaque nouveau-né pour déplier ses poumons tout neufs. Mon corps entier n’était plus que douleur, encore traumatisé par la mort à laquelle il venait d’être arraché. Pourquoi ?

Mes yeux ont rencontré les tiens. Tu étais encore penché sur moi, yeux écarquillés, les deux mains sur mon ventre dont la blessure fatale avait disparu. Je retrouvais cet air légèrement moite et agréable, cette pollution qui flottait au-dessus de nous et que je connaissais bien. J’étais vivante. Et pourtant, je sentais mes entrailles remuer pour réparer les dégâts à toute vitesse. Tu m’as aidée à me redresser, et j’ai vomi, sous les yeux de policiers à deux doigts de me coffrer pour ivresse sur la voie publique. Je me souviens de ce trou dans mes deux couches de vêtements, toujours là, sans qu’il ne fasse plus aucun sens. Le tissu de mon pull immaculé. Plus de coquelicots, juste nous deux sur le pavé humide,  et notre mémoire heurtée à tout jamais.

Nous avons tenté d’en parler. D’abord entre nous, timidement. Puis à notre famille, nos amis, et les amis de nos amis qui nous ont volontiers catalogués comme les allumés de service.

La récolte de cette saison ? Des sourires en coin. Des oreilles distantes et distraites. De francs éclats de rire. Une fascination morbide. Des félicitations pour mes talents de conteuse.

Une seule question pertinente, au milieu des “vous aviez trop bu !” , “qu’aviez-vous fumé ?” , “quelle imagination débordante !” ; et alors… qu’ont donné tes photos ?

Elles m’ont fait passer pour une folle, voilà ce qu’elles ont donné.
Pas une seule n’est sortie nette de ce boîtier de malheur. Aucun visage, aucune silhouette, aucun détail n’étaient reconnaissables. C’était comme avoir peint rapidement une toile au doigt. Des tâches ici, des halos de lumière là. Le nom de la ruelle pour toujours oublié, inconnu. Comme par hasard.

Jamais nous n’avons retrouvé cet endroit. Il est devenu l’emblème de l’histoire qu’on raconte pour faire marrer, parce qu’on sait  bien que personne ne nous croira. Et comment en vouloir aux gens d’avoir des doutes ? Nous en avons nous-mêmes, maintenant que les années nous éloignent des faits. De cette mort dont je suis revenue, sans jamais comprendre pourquoi, et encore moins comment.

Une fois, quelqu’un de bien éméché m’a demandé ce que j’avais vu pendant ce labs de temps où la vie m’a quittée.

  • T’as vu un tunnel lumineux je parie ? avait-elle demandé entre deux gorgées de Guinness.

C’est en réalité tout l’inverse que j’ai vu.
J’ai vu la noirceur sortir de chaque crevasse, chaque interstice et contaminer le monde. J’ai vu le fléau se répandre comme une traînée de poudre à laquelle ma mort avait mis le feu. J’ai vu le mal concentré dans les entrailles des élus assécher leur humanité jusqu’à la dernière goutte. J’ai vu le sang couler, noyer la vie et recouvrir la Terre d’un voile écarlate. J’ai vu la fin qui venait tout juste de commencer.

  • Bingo ! avais-je répondu, derrière mon plus beau masque d’humanité.

(Crédit photo : GoaShape via Unsplash)

 

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