Ni plus, ni moins

J’aurais aimé ne jamais traîner ce poids. J’aurais aimé qu’on m’aide à le porter, qu’on m’entraîne à en avoir la force nécessaire. J’aurais aimé qu’on ne me fasse pas croire que ce poids était un boulet, quelque chose dont il fallait à tout prix me débarrasser sous peine de passer la ligne d’arrivée après tout le monde, le coeur tambourinant dans ma cage thoracique et les joues en feu. J’aurais aimé qu’on n’encourage pas les regards en biais, les remarques déplacées sur ma santé ou ma façon de m’habiller. Les faux conseils toujours pour mon bien, les faux sourires de compassion simulée masquant les jugements à l’emporte-pièce de certains esprits étroits.

J’aurais aimé qu’on laisse la surface bosselée de mes cuissots tranquille. J’aurais aimé que la grossophobie n’ait pas teinté ma première expérience sexuelle. J’aurais aimé que ce pauvre type, gêné de son érection, ne me tape pas la cuisse en lâchant une vanne, comme on tâte le flanc d’une vache ou d’une truie. J’aurais aimé me fondre dans le décor, qu’on ne me renvoie plus mon gros cul en pleine tête, et mes petits seins sur le tapis. J’aurais aimé que le surnom Culbuto ne fasse pas son petit bonhomme de chemin au lycée. J’ai toujours détesté ça, les surnoms. J’aurais aimé qu’on me laisse être grosse sans rien ajouter derrière, sans ouvrir la bouche dans une moue outrée.

J’aurais aimé qu’on me trouve sincèrement jolie, une belle personne, et pas seulement un beau visage. Parce qu’on sait tous qu’une femme grosse n’a plus que son visage pour pleurer. Le reste est pris dans une boîte informe, un rectangle de carton articulé qui cache tout, pour n’importuner personne. Une tête flottante sur une cape d’invisibilité.

Il faut donc sourire plus fort. Parler plus haut. Faire de plus grands gestes. Demander l’autorisation de parler, sans jamais avoir la certitude d’être écoutée. Parce que pourquoi donner la parole à une femme grosse, sinon pour promouvoir l’obésité et la décadence de la féminité ? Pourquoi ne pas faire un petit effort, franchement, essaye le sport, mange plus de vert et tu verras. Pourquoi ne pas libérer la femme mince en moi, prisonnière de ce corps adipeux qu’on lui a soigneusement appris à détester  ? Parce que, tout de même, c’est dommage. Tu as un si beau visage.

Je vais vous dire pourquoi.

Mes kilos ont été là pour moi quand tout a foutu le camp. Même l’appétit.

J’ai arrêté de me nourrir plusieurs fois dans ma vie. Toujours à cause de la dépression. Jamais par amour. On n’arrête jamais de se nourrir par amour.

Il m’était impossible de dissocier la faim des maux de ventre, alors, dans le doute, je n’avalais  plus rien, hormis les remarques des autres. Même dans ces moments de jeûne plutôt douloureux, parfois étalés sur quelques jours, parfois plusieurs semaines, jamais un seul kilo n’a foutu le camp. Ils sont restés là, collés à moi, chacun d’entre eux, enveloppant mes muscles endoloris dans leur chaleur. Ils ont rembourré ce corps, l’ont équipé en douceur à l’épreuve des balles. Et des balles, il allait y en avoir. Des rafales.

Mes kilos ont gardé mon corps au chaud, et mon coeur à l’abri. Ce que je prenais pour le symptôme d’une maladie mentale m’en a en réalité sauvé, probablement in-extremis tant j’ai été amochée dans la bataille.

J’aurais aimé qu’on m’explique tout ça. Qu’on m’encourage à être reconnaissante envers ce corps qui m’a gardée en vie.

J’aurais aimé qu’on m’apprenne à lui dire merci sans serrer les dents dans un sourire jaune. J’aurais aimé qu’on ne me force pas à déballer l’historique de ma santé mentale pour justifier mon enveloppe corporelle boursouflée. J’aurais aimé qu’on ne me soupçonne jamais de me lever la nuit pour vider en cachette le garde-manger.

J’aurais aimé qu’on me fiche la paix, et qu’on me laisse vivre ma vie, bien au chaud dans ce corps que j’aurais décidé de garder, sans me traiter d’irresponsable.
J’aurais aimé que les gens parlent moins sans savoir, s’informent sans jamais préjuger.

J’aurais aimé que vous m’aimiez. Ni plus, ni moins.

 

(Crédit photo : RawPixel via Unsplash)

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