Cousue de fils blancs

On en fait tout un plat des trente ans. C’est notre croque-mitaine d’adulte. Celui qu’on pourra combattre autant que possible mais qui finira toujours pas nous avoir après une nuit de sommeil agité. Un matin, on ouvre un oeil et paf, on a trente ans, on glisse tout doucement vers la fin de notre vie en s’armant pour les prochains chiffres ronds qui oseront apparaître sur le glaçage de nos gâteaux d’anniversaire. Alors, pour tromper l’ennemi, on se dit que trente-cinq c’est aussi un bel-âge ; une dernière occasion de faire la fête avant que nos os ne soient définitivement trop vieux à quarante ans.

J’ai eu trente ans avant l’heure ; personne ne l’a jamais su, et je me suis bien gardée d’en parler. Je suis une vieille âme dans une nouvelle vie, un nouveau corps tantôt trop large ou trop étroit. Et je suis… fatiguée. Fatiguée de naissance comme disait ma mère nimbée dans son petit rire narquois qu’elle faisait suivre de l’inévitable conflit générationnel, moi à ton âge, j’avais déjà

Oh oui ça, elle avait déjà.

Et moi, et bien… à trente ans, je n’avais même plus toutes mes dents.

Après mes passages répétés chez le dentiste ; l’architecte de mon sourire actuel qui a d’abord rasé le chantier pour y recouler les fondations ; j’avais huit dents en moins au compteur. Huit consultations sous anesthésie locale pendant lesquelles ce pilote de bulldozer tirait sur mes dents à la pince monseigneur. Cric, crac, un trou béant auquel je pensais ne jamais m’habituer, et le goût du sang qui refusait de s’en aller. Puis les doigts jaunis, glacés et sans gants du médecin dans ma bouche, l’amertume du tabac froid qui se mêle à l’aigreur du sang dans un spasme de nausée.

Je me souviens avoir pensé, au moment où ma minuscule dent brillait au bout de la pince, que ce serait toujours ça de moins à perdre le moment venu, quand je serais vieille et que mes cheveux mourront bien avant moi sur le dessus de ma tête. Ironiquement, j’ai toujours ces quatre très encombrantes dents du fond qu’on appelle “dents de sagesse” sans que je ne puisse m’expliquer pourquoi. En attendant, un quart de ma dentition a déjà disparu. “Pour faire de la place” m’a-t-on dit.

J’ai eu mon premier cheveu blanc à la suite d’un contrat abusif qui n’en finissait plus. J’avais deux semaines pour pondre une centaine d’illustrations, toutes plus compliquées les unes que les autres. Le temps passait à une vitesse hallucinante et bientôt, je me retrouvais à devoir sauter des repas et travailler dix-huit heures par jour, parfois sans dormir pour remplir le contrat dans les temps. Rien n’allait jamais. Je ne comptais plus les demandes de retouches tant elles étaient nombreuses. Tout ça pour illustrer un projet au demeurant assez vilain que même mes dessins n’ont pas réussi à améliorer. Un vilain projet que je n’assumerais jamais assez pour le faire figurer dans mon portfolio. En ça, j’ai échoué. Tout ça pour ça. Salaire : des clopinettes. Retombées : aucune. Alors, quand je l’ai vu dans la glace, ce filament argenté qui contrastait si fort avec mes cheveux bruns, ça m’a frappé en pleine figure. À quel point j’avais peur de vieillir sans avoir coché chaque item de ma to-do list. À quel point je refusais l’échec en bloc, sans jamais me laisser une once de droit à l’erreur. À quel point je pouvais me faire du mal pour des choses qui n’en valaient pas la peine.

J’ai soulevé une lourde mèche de cheveux, toujours face au miroir, et constaté que ce cheveu blanc n’était pas venu seul.

On dit qu’un malheur n’arrive jamais seul, mais il me semble qu’on peut dire la même chose des bonheurs.
Venez à moi, cheveux blancs, vous ne me faites plus peur. Vous révélez enfin qui je suis vraiment. Une vieille âme dans une nouvelle vie. Fatiguée. Si fatiguée de lutter en permanence pour tout et rien. Et pourtant.

On ne change pas les bonnes habitudes.

 

(Crédit Photo : Jonathan Körner via Unsplash)

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